Taggara n lejnun et le début de la révolution

 
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La Fin des djinns (Taggara n lejnun) est un court métrage d’une vingtaine de minutes réalisé par Cherif AGGOUNE, qui en aussi le scénariste. C’est une fiction cinématographique kabyle produite par l’ENPA (Entreprise nationale des productions audiovisuelles) en 1990, soit quelques années avant le premier long métrage d’expression kabyle, La Colline oubliée, d’Abderrahmane Bouguermouh (1997).

Le dispositif mis en place fait appel à narrateur extérieur en « voix off ». C’est la voix d’un adulte qui parle de son pays et de sa société lorsqu’il avait six ans, en 1954. C’est un flash-back. C’est cet enfant, non désigné par un nom dans ce récit, qui est le « héros » de ce film. C’est lui qui nous fait découvrir son pays natal et la vie dans son village. Dans ce film où il n’y a pas beaucoup d’action, on a parfois l’impression que notre jeune héros joue une sorte de rôle de guide pour le spectateur qui a le droit à de beaux plans où apparaissent des espaces et des activités sociales du village. C’est un enfant qui nous fait découvrir son village et la vie sociale qui s’y déroule en même temps que le village fait découvrir un jeune garçon que rien ne semble différencier des autres enfants avec lesquels il partage les jeux, la tenue vestimentaire (gandoura et chéchia) et l’école coranique.

 

On découvre des champs et des activités champêtres, des animaux domestiques, des intérieurs de maisons et des activités domestiques, la place du village qui est un lieu de rassemblement et de passage, l’école coranique que fréquente le jeune enfant, etc. Une vie de village comme cela devait se passer dans presque tous les villages de Kabylie durant l’époque coloniale. Une vie qui pousse des gens à l’émigration comme c’est le cas du père de notre jeune « héros ». L’émigration n’était pas un choix mais une nécessité que dictait la survie de la famille. Le candidat à l’exil n’était pas envié mais plaint par son entourage : ce n’était pas un sort enviable comme il l’est de nos jours !
    
C’est à la fin de la première moitié du film que les djinns annoncés dans le titre « apparaissent » dans le film, à travers des hallucinations de l’enfant, des discours de l’ivrogne du village qui se permet de les défier dans des moments où il est saoul. Les djinns qui apparaissent dans les cauchemars de l’enfant ont la forme de chiens désignés sous les noms de Grizou et Damous. Les djinns possèdent aussi des personnes comme la jeune femme, qui apparaît une seule fois dans le film, souffrante et délirante.

Les djinns qui font partie des croyances populaires servent aussi à « l’éducation » des enfants à l’hygiène : si on ne se lave pas les mains avant de manger du poulet on aura affaire à ces êtres maléfiques ! Ils maintiennent aussi la population dans une forme de peur qui les empêche de s’aventurer la nuit, même dans les limites du village. Aux djinns s’ajoutent bien des croyances comme les sortilèges : on voit des femmes désensorceler un enfant dans une séquence du film.

La dernière apparition des djinns dans le village pour l’enfant coïncide avec le début de la guerre de libération nationale qui mettra fin à l’époque de la colonisation française. A la fin du film, on voit arriver dans le village des moudjahidine armés et revêtus de burnous blancs. Qu’est-ce qui a mis fin à l’apparition des djinns dans le village ? La poudre qui va parler pendant les années que dure la guerre de libération ? La « pureté », symbolisée par le blanc, de l’action « sainte » de ces moudjahidine dont un  nombre important deviendront des martyrs ? Les djinns ne seraient-ils pas simplement (re)partis avec les colons ? On peut se poser aussi d’autres questions. Cela dépendra de la culture et des « horizons d’attente » (Concept de H. R. Jauss, dans Pour une esthétique de la réception) de chaque spectateur.

Dans ce film, le spectateur peut se laisser tenter par une projection dans les rêves qui constituent ce récit. On peut plonger dans ce passé exposé sans volonté d’univocité au niveau sémantique. Ce film se caractérise par l’universalité des thèmes abordés et la manière dont ils sont traités. Cela lui permettra de surmonter l’épreuve du temps.

Le jeune cinéma kabyle d’expression amazighe, à l’instar de la littérature de la même expression, se caractérise par un excès de « didactisme » dans la plus grande partie de sa production. Cela est sans doute dû à de multiples facteurs, comme l’influence de la tradition orale et une absence de « repères » esthétiques. Il y a aussi l’absence d’une critique littéraire et cinématographique constructive, ce qui ne favorise pas le développement qualitatif de la production.

Le conte, la fable et les autres genres qui composent la littérature de tradition orale se caractérisent par une finalité éducative évidente. Cela fait que la composition de ces créations a une tendance à l’univocité du point de vue sémantique. Des créateurs ont aussi une volonté d’adopter une posture « enseignante » en voulant, souvent inconsciemment, expliquer excessivement leur discours afin de contrôler l’interprétation qui en sera faite par le lecteur ou spectateur. Il y a aussi la peur de voir leur création artistique leur échapper ; une question de sécurité et de pouvoir. Le film de Cherif AGGOUNE ne verse pas dans cette tendance qui réduit l’esthétique et l’universalité de l’œuvre.

Malgré des insuffisances au niveau du montage qui diminuent la qualité de la « progression thématique » et font des ratés dans la concordance entre du discours parlé et des images, La Fin des djinns est un court métrage de qualité qui gagnerait à être rediffusé. Les costumes et les décors, naturels ou non, sont de qualité. La mise en scène, les dialogues et le jeu des acteurs dénotent un certain investissement des auteurs et producteurs pour réaliser un produit de qualité. Il faudrait peut-être penser à apporter les corrections nécessaires au texte du sous-titrage en français et à retranscrire les mots et expressions de tamazight selon les règles actuelles.  
    
Nasserdine AIT OUALI, docteur en littérature de l’université Paris 8