jeudi 27 mars 2014

Histoire d’une énième mascarade algérienne (IIIe partie et fin) | Actualité

Histoire d’une énième mascarade algérienne (IIIe partie et fin)

Le
climat qui règne en Algérie depuis le mois de septembre 2013 est,
selon nos sources, la conséquence directe des tractations, rencontres,
réunions informelles et autres conciliabules qui se sont tenus à Alger
durant l’absence d’Abdelaziz Bouteflika, resté en France pour une
longue période de rééducation à la suite de son hospitalisation au
Val-de-Grâce.
Malade, le président candidat Bouteflika a de longues périodes d’absence.
Par Mohamed Sifaoui

Saïd
Bouteflika avait tenu régulièrement au courant son frère aîné lui
suggérant que des « complots » se tramaient à Alger. Les deux hommes ne
comprenaient pas pourquoi le chef du DRS avait vu en tête à tête Liamine
Zeroual au Club-des-Pins, pour quelles raisons des officiers à la
retraite se retrouvaient le soir dans la villa de Khaled Nezzar,
mitoyenne à celle du général Toufik et quel était le secret qui se
cachait derrière l’assurance insolente affichée par un Ali Benflis
répétant à qui voulait l’entendre qu’il allait devenir président « grâce à
la volonté de Dieu, celle du peuple et celle du général Toufik ».

Les
frères Bouteflika, très paranoïaques et se sachant détestés voient des
« complots » même lorsqu’ils n’en existent pas. ils décident alors de
réagir. Pour eux, qu’il y ait cabale ou pas, il fallait asséner un grand
coup en direction du patron du DRS afin de le rendre vulnérable et de
lancer, à travers lui, des messages clairs à tous ceux qui, au sein de
l’armée, seraient tentés d’empêcher, d’une manière ou d’une autre,
Abdelaziz Bouteflika de s’assurer une présidence à vie. Le frère cadet
n’hésite pas à rappeler, dès qu’il a l’occasion, qu’il serait prêt « à
mettre le pays à feu et à sang » si d’aventure, on empêchait son aîné de
poursuivre sa marche impériale.

Selon
nos sources, les contours de cette riposte ont été décidés à Paris. Une
première fois lors d’une discussion entre Saïd Bouteflika et son frère,
une seconde fois lors d’une rencontre entre le très entreprenant Saïd
Bouteflika – porteur d’un message confidentiel du président, resté à
Paris – et le général Ahmed Gaïd Salah. Enfin, le même Saïd Bouteflika,
selon notre principale source, aurait instruit Amar Saïdani afin que ce
dernier enclenche les hostilités. Ce que le secrétaire général du FLN,
en bon exécutant, n’allait pas tarder à faire. Le message devait être
clair : Le DRS ne devait plus s’occuper de la chose politique, désormais
chasse-gardée de la Présidence. Il fallait par ailleurs verrouiller
l’ensemble des institutions et mettre au pas le général Toufik même si
celui-ci aurait, d’après nos sources, assuré le chef de l’État de sa
fidélité. Pour sa deuxième partie, le chef d’état-major allait être mis à
contribution pour faire appuyer et faire valider les décisions qui
allaient viser des cadres de l’Armée. Toutes ces manœuvres visaient
évidemment à permettre au scénario du quatrième mandat d’être mis en
scène sans embuches.

« Pourtant,
affirme le haut responsable que nous avons rencontré, le Président est
réellement incapable de diriger le pays. Malgré les efforts multipliés
par le clan pour mettre à sa disposition les kinésithérapeutes étrangers
les plus expérimentés et les médecins les plus spécialisés, il n’a pas
récupéré ses fonctions les plus importantes. Certaines, motrices,
fonctionnent plus ou moins normalement même s’il ne peut pas supporter
la position debout, mais le plus grave c’est qu’il a de longues périodes
d’absence et il est très rapidement fatigué. Il n’a plus toute sa
lucidité. Il est incapable de voyager, de négocier avec des chefs d’État
étrangers, incapable d’assister à des réunions internationales ou de
raisonner comme il le faisait avant son AVC et, en définitive, il n’a
pas la capacité de travail qu’exige la fonction. L’article 88 de la
Constitution devrait s’appliquer dans une telle situation, mais les
institutions sont entre les mains du Président et celles de son frère.
Le chef d’état-major, Gaïd-Salah, les présidents de l’Assemblée, celui
du Conseil de la Nation et celui du Conseil constitutionnel n’ont ni le
charisme ni le courage ni l’indépendance ni la volonté pour agir. Le
seul qui aurait pu faire quelque chose, c’est le général Toufik, mais,
visiblement, il s’est refusé à cette éventualité », avant de conclure
dépité « que voulez-vous ?! Malgré les critiques, notre armée est très
disciplinée et ne veut plus être en première ligne. De plus, les
officiers supérieurs sont, pour la plupart des carriéristes, qui
souhaitent atteindre tranquillement l’âge de la retraite sans faire de
vagues ».

Le
prétexte qu’avanceraient y compris certains de ceux qui se disent, au
sein du système, opposés au quatrième mandat ce serait l’absence d’une
« alternative crédible ». Ali Benflis est jugé « incompétent et mou »,
Mouloud Hamrouche n’est pas apprécié par beaucoup de hauts galonnés,
Abdelmalek Sellal est désigné comme étant « un rigolo sans charisme » et
Abdelaziz Belkhadem « n’est pas digne de confiance » en raison de ses
accointances idéologiques avec les tenants de l’islam politique. Seul
Ahmed Ouyahia semble avoir les faveurs d’une large partie du sérail.

Cette
source n’hésite pas à afficher son scepticisme : « J’ignore si le
président a décidé de rempiler en toute conscience ou s’il a été poussé
par son entourage immédiat. Par contre, je n’ai aucun doute sur
l’influence qu’exerce sur lui Saïd Bouteflika, qui est depuis près d’une
dizaine d’années quasiment le vrai président. Ou peut-être le mauvais
génie du Président. Et encore davantage depuis l’été dernier ».

Nous
insistons alors pour connaître les motivations profondes qui poussent
Ali Benflis à crédibiliser, de cette manière, une élection jouée
d’avance. Certaines de nos sources estiment qu’il aurait touché une
importante somme d’argent en contrepartie de sa participation pour
légitimer la victoire de Bouteflika alors que d’autres le décrivent
comme un « illuminé croyant gagner par la seule volonté divine ». Toujours
est-il, il semble clair et évident que Ali Benflis, quelles que soient
ses réelles motivations, a décidé de prendre part, vers la fin de sa
carrière publique, à une mascarade pensée et concoctée par ce système
dirigé par le duo Bouteflika/Toufik.

Que
va-t-il se passer après le 17-avril ? Question légitime s’il en est.
D’après nos sources, Belkhadem, Sellal, Gaïd Salah et quelques autres
vont être écartés au profit d’une nouvelle équipe. Le poste de
vice-ministre de la Défense serait supprimé après le limogeage du
général Gaïd-Salah qui interviendrait, au plus tard, quelques mois après
le début du quatrième mandat. Bouteflika qui ne montre jamais
clairement ses intentions, aurait néanmoins à choisir, selon notre
source, entre les généraux Hamel, Taffer et Benali. Mais ce serait ce
dernier qui aurait déjà ses faveurs pour être le futur chef d’état-major
de l’Armée.

« Même
si le choix du Premier ministre n’est pas définitivement tranché,
affirme l’une de nos sources, il semble que ce sera Ramtane Lamamra qui
assumera cette fonction ». Mais c’est Ahmed Ouyahia qui revient avec le
vent en poupe. Il aurait déjà reçu quelques assurances et il sait qu’il
est très probable qu’il devienne le successeur naturel d’Abdelaziz
Bouteflika, à la suite de son décès. Pourquoi lui ? D’abord, il a su
créer un consensus autour de son nom. C’est un homme élevé par le
système et il a une « culture de l’État » qui incite les barons du régime à
penser qu’il ne manquera pas d’assurer la totale impunité au clan
présidentiel. « Il n’est pas dans la tradition, dira le haut responsable
que nous avons questionné, de lancer une chasse aux sorcières contre la
famille ou les proches des anciens présidents. Et Ouyahia n’est pas
homme à chercher des poux dans les têtes, sauf si on le lui demande »,
conclue-t-il ironique. De plus l’ancien chef du gouvernement est décrit
comme « proche de Toufik et du DRS et de beaucoup d’officiers
supérieurs ». Et cette même source précise : « En 1999, il devait succéder
à Liamine Zeroual. C’était l’une des options qui avait été retenue,
mais certains responsables de l’époque, notamment Mohamed Betchine, s’y
étaient violemment opposés. Aujourd’hui, il sait que son heure est
venue. Il va essayer d’être très diplomate avec tous les segments du
pouvoir afin que le consensus qui existe déjà autour de sa personne se
renforce. Il va également essayer de gagner en popularité, car il sait
qu’il n’est pas très aimé par la rue, les médias et par certains
responsables au sein du RND et du FLN ». Il est vrai qu’en tant que
serviteur docile du système, Ouyahia s’est toujours engagé à accomplir
toutes les besognes du système. Il n’a jamais contrarié le chef du DRS
et le président lui voue une certaine estime en raison de sa docilité.

S’agissant
de l’impunité, notre source précise toutefois que c’est le clan
présidentiel qui va lancer une chasse aux sorcières au lendemain du
17-avril. « Ils vont faire payer, d’une manière ou d’une autre, tous ceux
qui se sont opposés au quatrième mandat. Saïd Bouteflika est un homme
haineux et revanchard. Beaucoup plus que son frère aîné d’ailleurs ».
Ainsi apprend-on qu’une offensive serait lancée contre certains médias,
mais aussi contre des acteurs de second ordre, comme Mohamed Chafik
Mesbah, dont le rôle de manipulateur et de lobbyiste, exaspère Saïd
Bouteflika. Pour donner quelques arguments, notre source raconte une
anecdote. « Durant l’été dernier, raconte-t-elle, Saïd Bouteflika passait
une soirée bien arrosée avec quelques-uns de ses amis dans un bar du
Boulevard Montparnasse à Paris. Il avait tellement bu qu’il a eu un
malaise assez sévère. Une sorte de coma éthylique. Il a perdu
connaissance et il est tombé sur le trottoir. Chafik Mesbah a appris la
nouvelle, le soir même, par le biais du général à la retraite Mohand
Tahar Yala. Il s’est alors empressé, dès le lendemain, d’appeler Aboud
Hichem et plusieurs autres médias pour les informer de cet incident
espérant qu’il soit rendu public. Voilà une illustration de l’activisme
de Mesbah contre le clan présidentiel et Saïd Bouteflika ne l’ignore
pas. Il sait par ailleurs que cet ancien officier du DRS, protégé par
Toufik, est mêlé à une affaire de terres agricoles dans le domaine de
Bouchaoui et à une autre affaire avec les services des Douanes ». Notre
source conclue en souriant : « À la place de Mesbah, je prendrai contact,
dès à présent, avec un bon avocat ».

Toujours
est-il, au-delà des anecdotes qui ont le mérite de révéler le côté
crasseux de certains de ceux qui agissent au sein du sérail ou à sa
périphérie, il apparaît que ce serait Ahmed Ouyahia qui va, à partir de
son nouveau poste de Directeur de cabinet, avec un statut de « ministre
conseiller », accomplir le travail quotidien du Président. Ce dernier va
être confiné à un rôle de représentation, signant une lettre adressée au
peuple par-ci et recevant, par là, pour rassurer la galerie, quelques
dignitaires étrangers.

Toujours
est-il cette tragicomédie appelle quelques questionnements et présente
des équations avec des inconnus. Qu’en sera-t-il du rapport entre Ahmed
Ouyahia et Saïd Bouteflika ? Mais de plus, ce dernier arrivera-t-il à
faire partir le général Toufik ? Selon notre source, le patron du DRS ne
partirait pas tant qu’Abdelaziz Bouteflika est officiellement au
pouvoir. La même source indique : « Même s’il a été égratigné par les
attaques qu’il a subies, Toufik garde sa capacité de nuisance et peut
compter encore sur de nombreux soutiens, au sein du système, qui
estiment qu’il représente une sorte de point d’équilibre ».

 Décidément,
elle est bien drôle cette Algérie, transformée en gérontocratie dont
les équilibres ne reposent pas sur des institutions solides, mais sur
une guignolesque momie faisant office de président et un patron des
« services » dont on ne sait plus s’il s’agit d’un Raspoutine, d’un
Docteur Folamour ou du créateur de Frankenstein.

M.S.

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