La justice exhume les charniers de la guerre civile algérienne

La justice exhume les charniers de la guerre civile algérienne

 Exclusif. Fait rarissime, des magistrats français, à Nîmes, ont décidé de poursuivre des ressortissants algériens accusés de massacres durant la guerre civile avec les islamistes.

Thibault Raisse | Publié le 16.04.2014, 14h49

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Relizane (Algérie). Cette ville à l’ouest d’Alger a été le théâtre d’exactions sanglantes durant la guerre civile. Deux hommes soupçonnés d’avoir fait partie des « escadrons de la mort » pourraient être jugés en France.
Relizane (Algérie). Cette ville à l’ouest d’Alger a été le théâtre d’exactions sanglantes durant la guerre civile. Deux hommes soupçonnés d’avoir fait partie des « escadrons de la mort » pourraient être jugés en France. | (New Press/Sipa.)
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UNE DOUZAINE DE CHARNIERS, rares vestiges d’une guérilla sanglante. Lajustice algérienne saisie puis les procédures s’endorment. Des magistrats français ont décidé aujourd’hui de les réveiller, au risque de crisper les relations entreParis et Alger. Selon nos informations, le parquet de Nîmes a requis le renvoi devant la cour d’assises du Gard « pour actes de torture et de barbarie » de deux Algériens soupçonnés d’avoir participé à des dizaines de massacres pendant la guerre civile qui a déchiré le pays dans les années 1990.
Abdelkader et Hocine M., deux frères réfugiés à Nîmes, sont soupçonnés d’avoir appartenu aux « escadrons de la mort », une milice civile impliquée dans 200 disparitions inexpliquées. Des accusations qu’ils ont toujours contestées. La juge d’instruction, qui a le dernier mot, doit se prononcer à son tour sur leur sort judiciaire, mais l’hypothèse d’un non-lieu apparaît désormais peu probable.

Retour en décembre 1991. A la suite d’une vaste contestation sociale, Chadli Bendjedid, le président et figure du Front de libération nationale (FLN), organise les premières élections libres et pluralistes du pays. Le scrutin est largement remporté par le Front islamique du salut (FIS), dont le programme se base sur la charia. Désavoué, le chef de l’Etat démissionne, et confie le pouvoir à un groupe de généraux qui décide d’annuler les élections. C’est le début d’une guerre civile meurtrière entre groupes islamistes et militaires soutenus par le FLN. Pendant près de dix ans, attentats, assassinats et tueries de masse vont s’enchaîner, faisant plus de 100 000 morts et des milliers de disparus.

De cette décennie noire, l’Algérie a décidé de faire table rase. Les affrontements prennent fin avec l’élection, en 1999, d’Abdelaziz Bouteflika, membre du FLN, et l’adoption d’une loi d’amnistie générale. La concorde civile suspend toute poursuite judiciaire pour les islamistes repentis. Mais elle écarte aussi toute enquête sur le rôle supposé de milices armées par le pouvoir dans plusieurs tueries. Car, dès 1994, la résistance anti-islamiste s’était organisée avec la création des groupes de légitime défense (GLD). Situé à trois heures de voiture à l’ouest d’Alger, Relizane possède alors un GLD fort de 400 riverains. Parmi eux, les frères M., intimes du maire de la ville. Selon les témoignages recueillis pendant l’enquête, les deux frères auraient été les meneurs d’une série d’exactions sur plusieurs dizaines de civils réputés proches des islamistes.

En 1999, Mohamed Smaïn, militant algérien des droits de l’homme, décide de déterrer les fantômes de Relizane : il met au jour une douzaine de charniers, et retrouve ainsi les noms de 200 disparus. L’activiste saisit la justice locale, mais elle se retourne contre lui. Une plainte pour diffamation déposée en 2001 par d’anciens membres présumés des « escadrons de la mort » aboutira, dix ans plus tard, à sa condamnation définitive. Entre-temps, le militant a pris soin de porter plainte à Nîmes, par l’intermédiaire de la Fédération internationale des droits de l’homme. Le parquet local est compétent puisque les deux mis en cause vivent sous son ressort.

L’information judiciaire, ouverte en 2004, repose essentiellement sur les auditions de proches de victimes et de témoins des exactions, les autorités algériennes ayant refusé que les juges d’instruction se rendent sur place. Des témoignages néanmoins suffisamment précis pour mettre en examen les deux frères, qui nient toute implication. En septembre 2011, le dossier est transmis par les magistrats instructeurs au parquet de Nîmes. Preuve que l’affaire est sensible, il faudra deux ans de plus pour que celui-ci prenne finalement position, en faveur d’un procès. « L’affaire est d’autant plus embarrassante qu’elle refait surface en pleine période de réchauffement diplomatique », constate une source proche du dossier. A 2 000 km de leur tombeau de terre, les fantômes endormis de Relizane attendent désormais que justice soit rendue.
Le Parisien

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