INTERVIEW DE FERHAT MEHENNI

«La Kabylie ne se reconnaît pas dans le pouvoir algérien»

Jour J pour les élections présidentielles algériennes. Alors que les Algériens sont appelés à voter jeudi 17 avril, la Kabylie, région berbère d’Algérie, s’apprête surtout à boycotter le scrutin. Car les nombreuses manifestations, survenues pendant toute la campagne en Kabylie contre un quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, sont avant tout l’expression d’une contestation plus générale du pouvoir algérien, dans lequel les Kabyles ne se reconnaissent pas. Explications avec Ferhat Mehenni, homme politique et chanteur algérien d’origine kabyle, fondateur du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) et président du Gouvernement provisoire kabyle.

 

Drapeau berbère (amazigh) commun à tous les peuples berbères d’Afrique du nord. Le bleu représente la mer, le vert représente la nature et le jaune représente le Sahara. Le symbole rouge représente l’«homme libre» (amazigh en berbère). Photo: Magharebia / flickr-cc

 JOL Press : De violentes manifestations ont eu lieu début avril à Béjaïa, en Kabylie, contre la tenue d’un meeting du directeur de campagne de Bouteflika. Pourquoi la Kabylie manifeste-t-elle régulièrement son opposition au pouvoir ?

Ferhat Mehenni : D’importantes manifestations ont eu lieu pendant toute la campagne présidentielle, non seulement à Béjaïa où elles ont pris une tournure violente, mais également dans d’autres villes de la Kabylie comme à Tizi Ouzou. La Kabylie ne se sent pas algérienne mais kabyle. Depuis que l’Algérie a dicté que l’identité algérienne était arabe, la Kabylie s’est distancée de l’Algérie et n’investit plus qu’en elle-même. Les émeutes qu’il y a eu à Béjaïa sont l’expression de l’aspiration des Kabyles à exister comme tels, librement, sans avoir à subir le régime militaire algérien.

JOL Press : Quel bilan faites-vous des précédents mandats du président Abdelaziz Bouteflika ?
 

Ferhat Mehenni : La Kabylie n’a jamais voté pour le président Bouteflika. Depuis 1999, la Kabylie refuse de participer aux scrutins présidentiels. Elle attend l’élection de son propre président et pour elle, tout président algérien est un président étranger. C’est sous le règne de Bouteflika qu’a eu lieu le Printemps noir [émeutes en Kabylie violemment réprimées par l’armée algérienne entre 2001 et 2002, ndlr], qui a fait près de 150 morts. Si les enquêtes – diligentées par le président lui-même – ont conclu que le président n’avait pas donné l’ordre pour tirer sur la foule, il n’a en tout cas pas donné l’ordre d’arrêter de tirer…

Le régime de Bouteflika a saboté l’économie kabyle, tous les investissements ont été bloqués pour « asphyxier » la Kabylie et faire fuir les investisseurs. En clair, la Kabylie ne se reconnaît pas dans le pouvoir algérien en général, et dans celui de Bouteflika en particulier.

JOL Press : Doit-on alors s’attendre à une très forte abstention des électeurs kabyles pour ce scrutin ?
 

Ferhat Mehenni : En Kabylie, il n’y aura pas de vote. Ceux qui iront voter le feront en catimini. Aucun, parmi les six candidats officiels, ne trouve en effet grâce aux yeux du peuple kabyle. Il y a un boycott de fait des élections algériennes en Kabylie depuis maintenant quinze ans. Car notre seule revendication est le droit à l’autodétermination de la Kabylie.

JOL Press : Que se passera-t-il si Bouteflika l’emporte encore une fois ?
 

Ferhat Mehenni : Cela ne changera absolument rien pour nous. En cas de victoire d’un autre, notamment du principal opposant à Bouteflika, Ali Benflis, cela ne serait qu’une affaire de « chaises musicales » entre clans au pouvoir.

JOL Press : Quelle analyse faites-vous des évènements sanglants qui durent depuis un mois à Ghardaïa, entre Arabes et Mozabites berbères ?
 

Ferhat Mehenni : La première des conclusions à tirer du drame du Mzab [région berbérophone située à 600 km au sud d’Alger, ndlr] est le fait que l’Algérie n’est pas une nation : c’est une mosaïque de nations. Depuis la colonisation française, des Chaâmbi (arabes) ont été déplacés vers le territoire mozabite (berbère) et depuis, les querelles entre les deux communautés n’ont jamais cessé. Depuis 1975, avec la découverte de la richesse en gaz et en hydrocarbures du sous-sol du Mzab, il semble qu’il y ait un plan consistant à spolier les Mozabites de leur territoire. Ces derniers temps, nous avons ainsi vu des forces de sécurité se mettre du côté des agresseurs pour assaillir les Mozabites. Ceux-ci présentent aussi la caractéristique d’être des berbères, comme les Kabyles ou les Chaouis [autre groupe ethnique berbère de l’est algérien, ndlr]. Donc ils ne se retrouvent pas non plus dans une Algérie qui se définit comme étant arabe.

JOL Press : Des Kabyles se sont-ils déjà présentés à des élections présidentielles ?
 

Ferhat Mehenni : Oui, des Kabyles se sont déjà présentés à des élections : Hocine Aït Ahmed du FFS (Front des Forces socialistes) s’était présenté en 1999. Il s’était retiré la veille du scrutin après avoir découvert que les dés étaient pipés suite à un vaste plan de fraude qui a mené Bouteflika au pouvoir. Il y a également eu Saïd Sadi du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) qui s’est présenté en 1995 puis en 2004. Malgré ses positions en faveur de la langue berbère, il a eu quelques succès en 1995 mais depuis 1999, comme la Kabylie boycotte les élections, il n’a eu aucune chance de l’emporter. La Kabylie a désormais changé de registre et n’attend pas un président algérien kabyle, elle attend un président pour la Kabylie.

JOL Press : Les jeunes Kabyles sont-ils très politisés ?

Ferhat Mehenni : La Kabylie est le territoire le plus politisé d’Algérie. La Kabylie est celle qui, bon an mal an, mobilise chaque année le 20 avril [commémoration du Printemps berbère de 1980,ndlr] entre 70 000 et 150 000 manifestants. Il y a un vrai réveil politique en Kabylie, qui avait investi dans un premier temps dans sa quête identitaire, des années 60 jusqu’aux années 2000, et qui depuis 2001 investit dans sa quête de souveraineté.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Ferhat Mehenni est un homme politique et chanteur algérien d’origine kabyle, fondateur du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) et président du Gouvernement provisoire kabyle (Anavad) fondé en 2010. Il est également l’auteur de Algérie : la question kabyle, éditions Michalon, 2004, Le siècle identitaire, éditions Michalon, 2010 et Afrique : le casse-tête français – La France va-t-elle perdre l’Afrique ?, éditions de Passy, 2013.

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