EGYPTE : VOILE SUR LES FILLES
Créé le 30/08/2012 à 19h46

Avec Mariya TV et ses animatrices en niqab, les salafistes entendent réislamiser l’Egypte. Une vague qui touche toute la société et que combattent modérés et laïcs.
> Découvrez en images « Egypte : portrait d’une société à double visage ».

Une chaîne 100 % niqab
Quand on lui demande quel serait son modèle de société idéale, Islam Ahmed Abdallah réfléchit deux secondes : « L’Afghanistan, à l’époque des talibans. » Quand la charia, appliquée stricto sensu, régissait à la fois vie publique et vie privée, seule option valable pour ce quadragénaire, codirecteur de la chaîne féminine Mariya TV (garantie 100 % niqab). Il nous reçoit dans un petit appartement d’un vieil immeuble appartenant à un bastion salafiste du Caire, siège de la chaîne religieuse Oumma TV et de sa nouvelle petite « sœur », Mariya TV, lancée en juillet dernier sur fond de poussée islamiste en Egypte. Diffusées par satellite à travers le monde arabe, les deux chaînes, qu’il dirige avec son père, le prédicateur salafiste Abou Islam, ont un but avoué : « combattre la laïcité ». Dix-huit mois après que le Printemps arabe a soufflé sur l’Egypte, entraînant la chute de Moubarak et les premières élections libres qui ont porté les Frères musulmans au pouvoir, les deux hommes redoublent d’énergie pour mener leur « révolution », via satellite, contre les laïcs, les musulmans libéraux, mais aussi les chrétiens. Après Oumma TV et ses heures de prêche lancinants en plan fixe sur fond vert, c’est au tour de Mariya TV, destinée aux femmes, de porter la parole islamique six heures par jour. Difficile d’identifier la vingtaine de chroniqueuses et animatrices qui se relaient (bénévolement) sur l’un des deux plateaux derrière deux caméras fixes. Gantées de noir, toutes portent le niqab sur la longue abaya qui découvre, à peine, une paire de baskets ou de chaussures à talon. Le contraste avec les chaînes satellitaires commerciales égyptiennes, célèbres dans le monde arabe, et leurs programmes à la Bollywood, est saisissant.

Légende : Sur la chaîne « féminine » Mariya TV, lancée au début du ramadan, animatrices comme invitées doivent être intégralement voilées.

Mariya TV a pour mission de rendre justice aux femmes… voilées
Ici, pas de décors. Pas seulement par manque de budget. Mariya TV, dont le loyer et le matériel vidéo sont financés grâce aux dons, se veut un média austère militant. Seul compte le prosélytisme. Qu’importe si, depuis vingt ans, les Egyptiennes non voilées sont de plus en plus rares, elles sont encore trop nombreuses pour le cheikh Abou Islam, qui pourfend « toutes les mauvaises habitudes de la société » (comprendre celles des libéraux et des laïques). Pour le prédicateur salafiste, l’antenne de Mariya TV a pour mission de rendre justice aux femmes… voilées. Et de les promouvoir. « J’ai rencontré plusieurs femmes qui, parce qu’elles portaient le niqab, se sont vu refuser des emplois dans les médias, s’insurge-t-il. La presse laïque a semé la haine contre les femmes voilées. Sur Mariya TV, toutes celles qui ont été discriminées prennent aujourd’hui la parole ! » A condition que cette dernière soit calquée sur les principes édictés par le cheikh et cherche à convaincre les téléspectatrices que sans niqab, point de salut.

Légende : Enregistrement d’une émission sur Mariya TV. Chacune est tour à tour rédactrice en chef animatrice ou camerawoman.

Pas question d’inviter en plateau des femmes sans niqab
Ce jour-là, dans l’appartement, hommes et femmes enregistrent dans un studio aux deux pièces bien distinctes. Sol carrelé rose pour les unes. Murs verts pour les autres. Elles sont une vingtaine de femmes à préparer les émissions de la semaine, dans un bruissement feutré de longs tissus noirs. « Le simple fait de porter le niqab s’apparente à de la prédication », ne cache pas Engi, 35 ans, spécialiste ès sciences de la loi islamique qui planche sur la future grille de programmes. Abir, l’une des responsables de la chaîne, 36 ans et de fascinants talons de 12 centimètres qui dépassent de son abaya, approuve, convaincue que « le nombre de femmes qui portent le niqab augmente sans cesse ». Elle anime, entre autres, l’émission « La Première Année du mariage » et a prévu, dans la prochaine, de parler de l’ennui qui gagne les jeunes mariées, soudain coupées de leur famille. Houda, 47 ans, aide, dit-elle, ses téléspectatrices à « changer leur comportement et atténuer leurs défauts par la spiritualité ». Fatima, enseignante de langue arabe, expliquera les subtilités de la grammaire à ses fidèles. Pas de hiérarchie entre les animatrices, tour à tour rédactrices en chef, animatrices ou camerawomen. Mais un principe commun : pas question d’inviter en plateau des femmes sans niqab. Celles qui ne voudront pas se voiler seront interviewées par téléphone. Ou leur visage sera flouté.

Légende : Dans les studios d’enregistrement, pas un bout de peau ne dépasse.

« Tous les thèmes de la société et de l’intimité du couple » seront évoqués.
L’équipe de Mariya TV assure, en écho à ses patrons, que lorsque la grille des programmes sera plus structurée, « tous les thèmes de la société et de l’intimité du couple » seront évoqués. Vœu pieux ? Pour l’instant, c’est surtout l’enseignement de la sunna, les lois de Dieu, qui est proposé dans chaque émission. Un peu gêné aux entournures quand on le questionne sur les émissions dont les thèmes seront liés à « l’intimité » du couple, le jeune directeur d’antenne esquive : « Le Prophète, que la paix soit sur lui, a parlé de tout, nous ferons pareil. C’est-à-dire avec nuances, comme il en a parlé. » Veut-il dire par là que ne seront traités que les sujets liés à la pudique intimité « des sentiments » ? On a bien compris. Le « féminisme » islamiste prôné comme un argument marketing de lancement par la direction et l’équipe féminine de Mariya TV a ses limites. Comme celui revendiqué par les Frères musulmans. Depuis l’élection à la présidence de leur candidat, Mohamed Morsi, les laïques et libéraux égyptiens, hommes et femmes, sont en alerte. Il y a peu, au Parlement, des députés salafistes, qui prônent un islam ultraradical, ont tenté de remettre en cause les lois sur les acquis des femmes, dont celle, cruciale, sur le divorce.

Légende : Azza al-Garf, ex-députée du parti Liberté et Justice, vitrine politique de la confrérie des Frères musulmans.

L’existence et l’indépendance des ONG féministes laïques menacées ?
Azza al-Garf, ex-députée du parti Liberté et Justice, vitrine politique de la confrérie des Frères musulmans, porte un hidjab strict serré autour du visage, des manches longues au-delà du poignet, tout comme sa fille de 20 ans, qui lit le Coran tandis que sa mère nous reçoit. « Il n’y a, assure-t-elle, aucune menace concernant les libertés individuelles. » De la rhétorique, rassurante en apparence, qui n’est qu’un double discours selon les opposants au parti islamiste. Comme tous les membres de sa confrérie, devant des médias, Azza al-Garf insiste sur « l’islam modéré et moderne » des Frères musulmans. Façon de l’opposer à l’islam radical de leurs concurrents salafistes. Son parti, promet-elle, ne rognera jamais les lois qui fixent la majorité pour le mariage à 18 ans et le droit de divorcer pour les femmes. Double discours encore ? Pendant la campagne électorale, certains jurent pourtant, sur Internet, l’avoir entendue, lors d’une réunion avec des électeurs, se dire favorable à la baisse de l’âge légal du mariage pour les adolescentes…

« Les femmes ont les mêmes droits que les hommes, martèle la cadre politique islamiste, elles peuvent étudier, travailler, voter. » Mais encore ? Sa réponse laisse perplexe : « Tout est permis sauf ce qui est interdit par la charia. » Cette phrase, pierre angulaire de l’idéologie islamiste, est justement ce qui inquiète les associations laïques de défense des droits des femmes comme l’ONG Al-Maraa al-guédida (La Nouvelle Femme). Pour sa dirigeante, Névine Ebeid, la vigilance s’impose. « Pour l’instant, le gouvernement de Mohamed Morsi est focalisé sur les attentes économiques du peuple. C’est leur enjeu prioritaire dans l’exercice du pouvoir. Mais à terme, oui, on peut avoir des craintes sur les acquis gagnés ces vingt dernières années par les Egyptiennes. Nous avons lancé avec d’autres le “Manifeste des 100”, réunissant activistes laïques et libéraux et l’intelligentsia, face à certains indices qui nous ont alertés. Le harcèlement sexuel, qui est un fléau de société, est en augmentation et sert parfois à punir celles qui ont participé à la révolution. On entend parfois dans la rue “Morsi est arrivé, il va te couvrir !” » La militante féministe redoute que l’existence et l’indépendance des ONG féministes laïques ne soient menacées. « Ils essaieront de nous contrôler à un moment ou un autre. » Mais, Névine en est convaincue, nombre d’Egyptiennes descendront alors dans la rue si leurs droits et acquis sont en danger. « Et cela, qu’elles portent le foulard ou pas. Attention aux conclusions hâtives et aux clichés. » A l’image d’Asma, la trentaine, biologiste. Elle porte le hidjab, revendique son célibat et refuse que « le religieux ne se substitue aux lois votées au Parlement ». Attablée dans une cafétéria du City Stars, le gigantesque centre commercial du quartier chic d’Héliopolis, elle fume une cigarette en compagnie d’une amie non voilée. « Je n’ai aucune confiance dans les Frères musulmans et je n’ai pas voté pour eux, explique-t-elle. Porter le foulard est une décision intime, pas question qu’un gouvernement me l’impose. Si cela arrive, je combattrai ce gouvernement. »

Légende : Névine Ebeid, dirigeante de l’ONG féministe Al-Maraa al-guédida.

« Ceux qui sont morts pour la révolution ne rêvaient pas des islamistes au pouvoir… »
Aux tables des cafés ou sur les toits terrasses de restaurants du quartier Zamalek, estampillé « libéral », on fume la chicha et, hors ramadan, on sert de l’alcool. Toutes les filles, groupes joyeux attablés avec des garçons, copains de fac ou de boulot, ont les cheveux lâchés. Beaucoup ont participé aux sit-in et aux manifs place Tahrir. Ont-elles l’impression, avec l’arrivée au pouvoir des islamistes et la visibilité des salafistes, que leur révolution leur a été confisquée ? « Nous sommes en période de transition délicate, s’inquiète Menna, 27 ans, T-shirt ajusté et jean baggy. La révolution nous a permis d’avoir la liberté de parole et d’opinion. Des partis laïques et libéraux sont en train de se structurer, ce vent de démocratie est positif. Mais, d’un autre côté, le discours islamiste s’est libéré et se développe dans la société. S’il se traduit à court ou moyen terme par la restriction des libertés individuelles, y compris celle, vestimentaire, des femmes, oui, la révolution aura été trahie. On n’est pas à l’abri de ce scénario dans un futur proche. »

Rania, 26 ans, cheveux relevés en chignon flou, cadre dans une banque, refuse désormais de parler politique avec certaines de ses amies qui portent le foulard. « Longtemps, deux Egypte, voilée et non voilée, se sont côtoyées sans problème, je crains que les clivages ne se durcissent, estime-t-elle. Ceux qui sont morts pour la révolution ne rêvaient pas des islamistes au pouvoir… Pour l’instant, ces derniers, opportunistes, cachent leur jeu, mais je suis sûre qu’ils ont le projet d’islamiser la société. C’est le fondement de leur confrérie. Comment en serait-il autrement ? » Ni elle ni ses copines ne regarderont Mariya TV et son « bourrage de crâne ». Dans certains quartiers traditionnels, Rania sent souvent les regards insistants parce qu’elle marche tête et bras nus. Et, surtout, elle a une angoisse, pour l’instant encore irrationnelle, dit-elle : « Le viol est un fléau dans mon pays. Qui me dit, maintenant que les islamistes dirigent le pays, que les violeurs de filles non voilées ne seront pas, un jour, moins pénalisés que les agresseurs de filles voilées ? »

Photo : EGYPTE : VOILE SUR LES FILLES
Créé le 30/08/2012 à 19h46

Avec Mariya TV et ses animatrices en niqab, les salafistes entendent réislamiser l’Egypte. Une vague qui touche toute la société et que combattent modérés et laïcs.
> Découvrez en images « Egypte : portrait d’une société à double visage ».

Une chaîne 100 % niqab
Quand on lui demande quel serait son modèle de société idéale, Islam Ahmed Abdallah réfléchit deux secondes : « L’Afghanistan, à l’époque des talibans. » Quand la charia, appliquée stricto sensu, régissait à la fois vie publique et vie privée, seule option valable pour ce quadragénaire, codirecteur de la chaîne féminine Mariya TV (garantie 100 % niqab). Il nous reçoit dans un petit appartement d’un vieil immeuble appartenant à un bastion salafiste du Caire, siège de la chaîne religieuse Oumma TV et de sa nouvelle petite « sœur », Mariya TV, lancée en juillet dernier sur fond de poussée islamiste en Egypte. Diffusées par satellite à travers le monde arabe, les deux chaînes, qu’il dirige avec son père, le prédicateur salafiste Abou Islam, ont un but avoué : « combattre la laïcité ». Dix-huit mois après que le Printemps arabe a soufflé sur l’Egypte, entraînant la chute de Moubarak et les premières élections libres qui ont porté les Frères musulmans au pouvoir, les deux hommes redoublent d’énergie pour mener leur « révolution », via satellite, contre les laïcs, les musulmans libéraux, mais aussi les chrétiens. Après Oumma TV et ses heures de prêche lancinants en plan fixe sur fond vert, c’est au tour de Mariya TV, destinée aux femmes, de porter la parole islamique six heures par jour. Difficile d’identifier la vingtaine de chroniqueuses et animatrices qui se relaient (bénévolement) sur l’un des deux plateaux derrière deux caméras fixes. Gantées de noir, toutes portent le niqab sur la longue abaya qui découvre, à peine, une paire de baskets ou de chaussures à talon. Le contraste avec les chaînes satellitaires commerciales égyptiennes, célèbres dans le monde arabe, et leurs programmes à la Bollywood, est saisissant.

Légende : Sur la chaîne « féminine » Mariya TV, lancée au début du ramadan, animatrices comme invitées doivent être intégralement voilées.

Mariya TV a pour mission de rendre justice aux femmes… voilées
Ici, pas de décors. Pas seulement par manque de budget. Mariya TV, dont le loyer et le matériel vidéo sont financés grâce aux dons, se veut un média austère militant. Seul compte le prosélytisme. Qu’importe si, depuis vingt ans, les Egyptiennes non voilées sont de plus en plus rares, elles sont encore trop nombreuses pour le cheikh Abou Islam, qui pourfend « toutes les mauvaises habitudes de la société » (comprendre celles des libéraux et des laïques). Pour le prédicateur salafiste, l’antenne de Mariya TV a pour mission de rendre justice aux femmes… voilées. Et de les promouvoir. « J’ai rencontré plusieurs femmes qui, parce qu’elles portaient le niqab, se sont vu refuser des emplois dans les médias, s’insurge-t-il. La presse laïque a semé la haine contre les femmes voilées. Sur Mariya TV, toutes celles qui ont été discriminées prennent aujourd’hui la parole ! » A condition que cette dernière soit calquée sur les principes édictés par le cheikh et cherche à convaincre les téléspectatrices que sans niqab, point de salut.

Légende : Enregistrement d’une émission sur Mariya TV. Chacune est tour à tour rédactrice en chef animatrice ou camerawoman.

Pas question d’inviter en plateau des femmes sans niqab
Ce jour-là, dans l’appartement, hommes et femmes enregistrent dans un studio aux deux pièces bien distinctes. Sol carrelé rose pour les unes. Murs verts pour les autres. Elles sont une vingtaine de femmes à préparer les émissions de la semaine, dans un bruissement feutré de longs tissus noirs. « Le simple fait de porter le niqab s’apparente à de la prédication », ne cache pas Engi, 35 ans, spécialiste ès sciences de la loi islamique qui planche sur la future grille de programmes. Abir, l’une des responsables de la chaîne, 36 ans et de fascinants talons de 12 centimètres qui dépassent de son abaya, approuve, convaincue que « le nombre de femmes qui portent le niqab augmente sans cesse ». Elle anime, entre autres, l’émission « La Première Année du mariage » et a prévu, dans la prochaine, de parler de l’ennui qui gagne les jeunes mariées, soudain coupées de leur famille. Houda, 47 ans, aide, dit-elle, ses téléspectatrices à « changer leur comportement et atténuer leurs défauts par la spiritualité ». Fatima, enseignante de langue arabe, expliquera les subtilités de la grammaire à ses fidèles. Pas de hiérarchie entre les animatrices, tour à tour rédactrices en chef, animatrices ou camerawomen. Mais un principe commun : pas question d’inviter en plateau des femmes sans niqab. Celles qui ne voudront pas se voiler seront interviewées par téléphone. Ou leur visage sera flouté.

Légende : Dans les studios d’enregistrement, pas un bout de peau ne dépasse.

« Tous les thèmes de la société et de l’intimité du couple » seront évoqués.
L’équipe de Mariya TV assure, en écho à ses patrons, que lorsque la grille des programmes sera plus structurée, « tous les thèmes de la société et de l’intimité du couple » seront évoqués. Vœu pieux ? Pour l’instant, c’est surtout l’enseignement de la sunna, les lois de Dieu, qui est proposé dans chaque émission. Un peu gêné aux entournures quand on le questionne sur les émissions dont les thèmes seront liés à « l’intimité » du couple, le jeune directeur d’antenne esquive : « Le Prophète, que la paix soit sur lui, a parlé de tout, nous ferons pareil. C’est-à-dire avec nuances, comme il en a parlé. » Veut-il dire par là que ne seront traités que les sujets liés à la pudique intimité « des sentiments » ? On a bien compris. Le « féminisme » islamiste prôné comme un argument marketing de lancement par la direction et l’équipe féminine de Mariya TV a ses limites. Comme celui revendiqué par les Frères musulmans. Depuis l’élection à la présidence de leur candidat, Mohamed Morsi, les laïques et libéraux égyptiens, hommes et femmes, sont en alerte. Il y a peu, au Parlement, des députés salafistes, qui prônent un islam ultraradical, ont tenté de remettre en cause les lois sur les acquis des femmes, dont celle, cruciale, sur le divorce.

Légende : Azza al-Garf, ex-députée du parti Liberté et Justice, vitrine politique de la confrérie des Frères musulmans.

L’existence et l’indépendance des ONG féministes laïques menacées ?
Azza al-Garf, ex-députée du parti Liberté et Justice, vitrine politique de la confrérie des Frères musulmans, porte un hidjab strict serré autour du visage, des manches longues au-delà du poignet, tout comme sa fille de 20 ans, qui lit le Coran tandis que sa mère nous reçoit. « Il n’y a, assure-t-elle, aucune menace concernant les libertés individuelles. » De la rhétorique, rassurante en apparence, qui n’est qu’un double discours selon les opposants au parti islamiste. Comme tous les membres de sa confrérie, devant des médias, Azza al-Garf insiste sur « l’islam modéré et moderne » des Frères musulmans. Façon de l’opposer à l’islam radical de leurs concurrents salafistes. Son parti, promet-elle, ne rognera jamais les lois qui fixent la majorité pour le mariage à 18 ans et le droit de divorcer pour les femmes. Double discours encore ? Pendant la campagne électorale, certains jurent pourtant, sur Internet, l’avoir entendue, lors d’une réunion avec des électeurs, se dire favorable à la baisse de l’âge légal du mariage pour les adolescentes…

« Les femmes ont les mêmes droits que les hommes, martèle la cadre politique islamiste, elles peuvent étudier, travailler, voter. » Mais encore ? Sa réponse laisse perplexe : « Tout est permis sauf ce qui est interdit par la charia. » Cette phrase, pierre angulaire de l’idéologie islamiste, est justement ce qui inquiète les associations laïques de défense des droits des femmes comme l’ONG Al-Maraa al-guédida (La Nouvelle Femme). Pour sa dirigeante, Névine Ebeid, la vigilance s’impose. « Pour l’instant, le gouvernement de Mohamed Morsi est focalisé sur les attentes économiques du peuple. C’est leur enjeu prioritaire dans l’exercice du pouvoir. Mais à terme, oui, on peut avoir des craintes sur les acquis gagnés ces vingt dernières années par les Egyptiennes. Nous avons lancé avec d’autres le “Manifeste des 100”, réunissant activistes laïques et libéraux et l’intelligentsia, face à certains indices qui nous ont alertés. Le harcèlement sexuel, qui est un fléau de société, est en augmentation et sert parfois à punir celles qui ont participé à la révolution. On entend parfois dans la rue “Morsi est arrivé, il va te couvrir !” » La militante féministe redoute que l’existence et l’indépendance des ONG féministes laïques ne soient menacées. « Ils essaieront de nous contrôler à un moment ou un autre. » Mais, Névine en est convaincue, nombre d’Egyptiennes descendront alors dans la rue si leurs droits et acquis sont en danger. « Et cela, qu’elles portent le foulard ou pas. Attention aux conclusions hâtives et aux clichés. » A l’image d’Asma, la trentaine, biologiste. Elle porte le hidjab, revendique son célibat et refuse que « le religieux ne se substitue aux lois votées au Parlement ». Attablée dans une cafétéria du City Stars, le gigantesque centre commercial du quartier chic d’Héliopolis, elle fume une cigarette en compagnie d’une amie non voilée. « Je n’ai aucune confiance dans les Frères musulmans et je n’ai pas voté pour eux, explique-t-elle. Porter le foulard est une décision intime, pas question qu’un gouvernement me l’impose. Si cela arrive, je combattrai ce gouvernement. »

Légende : Névine Ebeid, dirigeante de l’ONG féministe Al-Maraa al-guédida.

« Ceux qui sont morts pour la révolution ne rêvaient pas des islamistes au pouvoir… »
Aux tables des cafés ou sur les toits terrasses de restaurants du quartier Zamalek, estampillé « libéral », on fume la chicha et, hors ramadan, on sert de l’alcool. Toutes les filles, groupes joyeux attablés avec des garçons, copains de fac ou de boulot, ont les cheveux lâchés. Beaucoup ont participé aux sit-in et aux manifs place Tahrir. Ont-elles l’impression, avec l’arrivée au pouvoir des islamistes et la visibilité des salafistes, que leur révolution leur a été confisquée ? « Nous sommes en période de transition délicate, s’inquiète Menna, 27 ans, T-shirt ajusté et jean baggy. La révolution nous a permis d’avoir la liberté de parole et d’opinion. Des partis laïques et libéraux sont en train de se structurer, ce vent de démocratie est positif. Mais, d’un autre côté, le discours islamiste s’est libéré et se développe dans la société. S’il se traduit à court ou moyen terme par la restriction des libertés individuelles, y compris celle, vestimentaire, des femmes, oui, la révolution aura été trahie. On n’est pas à l’abri de ce scénario dans un futur proche. »

Rania, 26 ans, cheveux relevés en chignon flou, cadre dans une banque, refuse désormais de parler politique avec certaines de ses amies qui portent le foulard. « Longtemps, deux Egypte, voilée et non voilée, se sont côtoyées sans problème, je crains que les clivages ne se durcissent, estime-t-elle. Ceux qui sont morts pour la révolution ne rêvaient pas des islamistes au pouvoir… Pour l’instant, ces derniers, opportunistes, cachent leur jeu, mais je suis sûre qu’ils ont le projet d’islamiser la société. C’est le fondement de leur confrérie. Comment en serait-il autrement ? » Ni elle ni ses copines ne regarderont Mariya TV et son « bourrage de crâne ». Dans certains quartiers traditionnels, Rania sent souvent les regards insistants parce qu’elle marche tête et bras nus. Et, surtout, elle a une angoisse, pour l’instant encore irrationnelle, dit-elle : « Le viol est un fléau dans mon pays. Qui me dit, maintenant que les islamistes dirigent le pays, que les violeurs de filles non voilées ne seront pas, un jour, moins pénalisés que les agresseurs de filles voilées ? »

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