BOUGUERMOUH, LA BRTV, LA COLLINE OUBLIÉE, L’ACADÉMIE BERBÈRE, TAOS AMROUCHE ET LE FESTIVAL PANAFRICAIN…

02/04/2015 – 19:03

(SIWEL) — Dans un entretien accordé en 2005 à Djamel Allilat, et publié dans les colonnes d’El Watan le 05/02/2013, Abderahmane Bouguermouh revient sur la création de la BRTV et de l’Académie berbère, sur les péripéties de Taos Amourche séquestrée et interdite de chant au festival panafricain de 1969, sur le cinéma algérien et sur le film kabyle « la Colline oubliée », le film par lequel Bouguermouh avait, à juste titre, eu le sentiment d’avoir « fait son devoir envers la Kabylie»


Bouguermouh, la BRTV, La colline oubliée, l’Académie Berbère, Taos Amrouche et le festival panafricain…
L’entretien, resté longtemps inédit, avait été réalisé par Djamel Allilat quelques années auparavant (en 2005) à Ighzer Amokrane, dans la maison d’Abderrahmane Bouguermouh, avant d’être publié le 05 février 2013 dans El watan, deux jours après le décès du réalisateur de « La colline oubliée », survenue le 03/02/2013.

Dans cet entretien avec Djamel Allilat, Bouguermouh a parlé de la BRTV, de La colline oubliée, de l’Académie Berbère, de Taos Amrouche et du festival panafricain d’Alger en 1969 où Taos Amrouche fut non seulement interdite de chant mais interdite de sortie de l’hôtel où elle était séquestrée et gradée par des policiers

 

A propos de la BRTV et du cinéma kabyle

Bouguermouh, la BRTV, La colline oubliée, l’Académie Berbère, Taos Amrouche et le festival panafricain…
On apprend que Bouguermouh faisait partie des créateurs de la BRTV mais qu’il s’était finalement retiré parce que « des gens » sont venus proposer de faire « n’importe quoi ». Bouguermouh illustre son propos avec une anecdote où il raconte que parmi « ces gens » ; un s’est levé pour dire «Si on leur dit « izzane » en kabyle à la télévision, les gens seront très heureux». « Effectivement, souvent je ne vois que ce mot que je viens d’employer », confirme Bouguermouh : « Il arrive un moment où il faut baisser le rideau. Surtout quand on voit ce qui se passe, quand on voit la folklorisation de la Kabylie dans les seuls médias auxquels nous avons accès. On est en train de leur servir une culture misérable et miséreuse que les gens suivent parce qu’ils n’ont rien d’autre à se mettre sous les yeux. »

Répondant à une question sur le cinéma kabyle, Bouguermouh dit : « Le cinéma, au revoir et merci. J’ai fait ce que j’ai pu faire. Je ne peux pas recommencer l’expérience. Nos riches n’ont pas la culture de leurs sous, et le gouvernement ce n’est pas à moi qu’il va donner de l’argent pour faire des films. Donc, il faut être réaliste. La table est desservie. Il faut s’en aller. J’espère que quelque part, il y a des jeunes Kabyles qui sont conscients de leur cinéma spécifique et qui travaillent […] Ce que je leur demande, c’est de réfléchir, de lire, de lire énormément, et puis de voir beaucoup de films pour comprendre les choses […] Celui qui n’a rien à dire, il n’a qu’à aller filmer les mariages et se taire […]Il faut redonner à la Kabylie son génie. Les gens attendaient quelque chose de bien meilleur que notre BRTV, et ils ont eu un produit loin d’égaler même ce qu’ils voient à l’ENTV.»

 

A propos du cinéma et de la Colline Oubliée

Bouguermouh, la BRTV, La colline oubliée, l’Académie Berbère, Taos Amrouche et le festival panafricain…
Répondant à une question sur la réalisation du film « La colline oubliée », Bouguermouh répond : « C’était mon apport à la cause berbère. Je savais que je pouvais faire quelque chose ‘‘i thmurth negh’’ (pour notre pays) rien qu’en faisant un film. Un film professionnel. Donc, toute ma vie a été accrochée à ça. J’ai poussé un grand ouf de soulagement quand je l’ai terminé. Je n’en tire pas personnellement une fierté, mais un droit de dire que j’ai fait mon devoir envers la Kabylie. »

Sur le succès et les entrées enregistrées par « La Colline oubliée », le cinéaste et réalisateur kabyle répond : « En France, quelques millions d’entrées. Ici, en Algérie, on n’a pas compté. On ne comptabilisait pas et puis, sa sortie en Algérie a été sabotée ».

Sur le déclin du cinéma algérien, Bouguermouh répond : « Il y avait un cinéma algérien et le gouvernement, je le dis, ouvrait tous les robinets pour ceux qui faisaient des films pour eux, dans leur optique. Et pour tous les autres, pas une goutte. Quand un Lakhdar Hamina, un Rachedi, un Slim Riadh ou un Bouamari déposaient un projet, ils avaient des moyens pratiquement hollywoodiens. » Pour la Colline Oubliée Bouguermouh rapporte que « Les deux premiers qui ont investi indépendamment de l’Etat, c’était Allouache, il faut le lui reconnaître, puis par la suite Mohamed Chouikh. Moi, c’était la volonté d’un peuple. Ce n’est pas du tout pareil. Moi, j’ai fait un film militant porté par tout le peuple kabyle. »

 

A propos de l’Académie Berbère, de Taos Amrouch, du festival panafricain

Bouguermouh, la BRTV, La colline oubliée, l’Académie Berbère, Taos Amrouche et le festival panafricain…
« J’aurais bien voulu faire un film sur Taos Amrouche et sa famille. Elle a été la première à avoir posé la question berbère au monde. C’était à l’occasion d’un colloque sur les langues minorées à Madagascar au début des années 1930. Ils ont évidemment parlé de tout sauf du kabyle qui était sous couvert de la France. Taos s’est levée. A l’époque, elle devait avoir 23 ou 24 ans. Elle disait : «Vous parlez des langues minorées, il y en a une qui est immense et qui s’appelle le berbère. Et vous oubliez que c’est l’une des premières civilisations du monde. De quel droit oubliez-vous cette langue ? […] Quand Taos, qui n’était pas naïve, a parlé de 2000 ans d’histoire, elle parlait d’identité. Elle a été écartée parce qu’elle était chrétienne. Mais où est le problème ? On peut être chrétien, juif ou musulman, mais la terre c’est autre chose. Le sang ne se lave pas ».

Puis il évoque ses rapports avec Taos qui était « la frangine aînée qui connaissait tout le monde ». « Donc » dit-il, « nous nous sommes appuyés sur Taos pour faire avancer la cause. Très tôt, il y a eu des gens qui avaient compris que l’Algérie allait avoir un problème d’identité, que ceux qui étaient rentrés de Tunis n’accepteraient jamais l’identité berbère. En plus de sa position d’artiste, Taos était militante avant l’heure et avait décidé de créer un mouvement. C’est elle qui a créé l’Académie berbère à Paris dans son propre appartement. C’est elle et pas quelqu’un autre. C’est Taos Amrouche qui a créé l’Académie berbère, il faut que les gens le sachent une fois pour toutes. C’est elle, avec Hanouz, un pharmacien de Sidi Aïch installé boulevard Voltaire à Alger. Ils ont fait venir par la suite Batouche, un ancien militant du PPA, originaire d’Ighzer Amokrane, et le capitaine Rahmani. Ils étaient quatre à l’origine. Les autres sont venus plus tard. »

 

Le festival panafricain

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En 1969, lors du festival panafricain à Alger, en plus d’avoir été interdite de chant au Festival Taos Amrouche avait été « confinée à l’hôtel Aletti avec interdiction de sortir ». Elle m’a appelé en larmes à la maison pour me raconter ce qui lui arrivait. J’y suis allé… » dit Bouguermouh « Elle était séquestrée et gardée par la police. Je l’ai faite sortir et je l’ai emmenée dans ma petite R4. Des Kabyles de Sidi Aïch qui travaillaient à l’hôtel m’avaient aidé à la faire sortir par la porte de derrière. On est allés à At Douala, aux Ouadhias, à Fort National, puis à Ighil Ali où pratiquement personne ne l’avait reconnue. Elle voulait voir sa maison, mais il y avait quelqu’un qui l’avait squattée. De là, on est repartis par le col de Tirourda et quand on est arrivés au col elle m’a demandé de m’arrêter. Elle est descendue de voiture et s’est mise à chanter. Au départ, elle avait la gorge nouée, puis peu à peu ça s’est desserré. Elle chantait à en faire trembler le Djurdjura et elle pleurait. C’était très, très émouvant. De retour à Alger, j’ai appelé Benmohamed (Ndlr, le poète) pour lui dire qu’Ahmed Taleb El Ibrahimi, à l’époque ministre de la Culture ou de l’Information avait séquestré Taos Amrouche à l’hôtel. Ils sont venus de nuit et ils l’ont emmenée lui et Hend Sadi à la cité universitaire. Là, ce fut l’un des plus beaux galas que j’aie vu de toute ma vie. Ils étaient des milliers à l’applaudir. Ça lui a fait chaud au cœur. »

Source

maa,
SIWEL 021903 AVR 15

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