mardi 28 avril 2015

Entretien avec Hugh Roberts: « Sans être européens ou de faux musulmans, les Kabyles savaient se gouverner »

 

Entretien avec Hugh Roberts: « Sans être européens ou de faux musulmans, les Kabyles savaient se gouverner »

 

 

 

hugh roberts

Dans cet entretien réalisé par Daikha Dridi, à San Francisco, Hugh Robert, auteur de Berber Government* s’attaque au « mythe kabyle » très développé dans la littérature coloniale. Il met en exergue la singularité de l’organisation politique de la Kabylie pré-coloniale qui a atteint un niveau permettant de faire face aux crises et de trouver des solutions qui sauvegardent l’intérêt général. Il explique qu’il s’est passé quelque chose de « remarquable » dans le Djurdjura avec le développement d’un système politique extraordinaire, comme on n’en trouve « nulle part ailleurs ». Il est question dans l’entretien de Kabylie, des Igawawen, de l’exhérédation, du royaume de Koukou… Mais aussi de la Libye. Passionnant!
 
 

HuffPost Algérie: En Afrique du Nord, les berbérophones et plus précisément les Kabyles algériens sont « moins musulmans » et donc forcément « plus démocrates » que le reste de la population arabophone. C’est en gros cela le « mythe kabyle », une construction coloniale française qui continue à être fréquemment utilisée par journalistes et chercheurs dans leurs analyses de l’Algérie contemporaine. Hugh Roberts, tout en immunisant contre ce type d’analyses, votre livre Berber Government sur la Kabylie pré-coloniale rend compte d’une singularité exceptionnelle de la société kabyle à cette époque…

Hugh Roberts: Oui, sauf que les tenants du « mythe kabyle » me semblent avoir raisonné plutôt à l’inverse: Partant des analyses admiratives des « républiques » du Djurdjura faits par les ethnologues quand même sérieux tels Hanoteau et Letourneux, ils ont sauté à la conclusion « puisque les Kabyles sont démocrates, ils sont comme nous et donc ne peuvent pas être de vrais musulmans », ce sur quoi Hanoteau et Letourneux ne les suivaient point.

Pour ma part, je soutiens que la Kabylie pré-coloniale et, en particulier la société des Igawawen du Djurdjura offrent l’exemple le plus développé -on peut même dire le plus raffiné- de la tradition d’organisation politique centré sur la Jema’a, l’assemblée du village ou de la tribu.
 
 

Les tenants du « mythe kabyle » ne voyaient cette tradition que chez les Kabyles ou à la limite chez les populations berbérophones en général et, ce faisant, opposaient les Kabyles (ou Berbères) aux « Arabes », catégorie résiduelle aux contours flous. En même temps, ce mythe soutenait que les Kabyles n’étaient que des musulmans « tièdes » voire carrément « anticléricaux » à la française, contrairement aux « Arabes » censés être tous des fanatiques religieux.

Donc ce mythe véhiculait une version précoce de ce qui est devenu un dogme pour une bonne partie de l’opinion occidentale jusqu’à nos jours, à savoir l’incompatibilité fondamentale entre l’Islam et la démocratie. Or, d’une part, beaucoup des populations arabophones, dont personne ne mettait en question la foi religieuse, se gouvernaient par la Jema’a, et, d’autre part, la cité -la communauté politique- kabyle était une cité musulmane: Seuls des musulmans pouvaient en être membres et y participer.

La thèse que les Kabyles en Algérie pré-coloniale avaient un rapport à la religion tout à fait différent de ce qui existait chez les Arabophones est fausse. Ceci ne signifie pas pour autant que les Kabyles n’étaient pas exceptionnels. Ce qui les distinguait, surtout les Igawawen, était la complexité de leur organisation politique et du caractère de leur droit coutumier.
 
 

Les meilleurs ethnologues français du 19e siècle, Hanoteau et Letourneux et Émile Masqueray, qu’il ne faut pas confondre avec les tenants du « mythe kabyle », voyaient et décrivaient cela, du moins en partie, mais ne parvenaient pas à l’expliquer.

C’est ce que j’ai voulu faire dans mon livre, en démontrant en quoi cette complexité et singularité étaient les produits, non pas d’un quelconque « génie berbère », mais de l’Histoire sociale, économique et politique très particulière -et, de surcroît, plutôt récente- de la région depuis le début du 16e siècle, la prise de Béjaïa par les Espagnols et l’avènement de la Régence ottomane.

La Kabylie est un sujet qui passionne beaucoup en Algérie et en France et qui continue à inspirer énormément d’ouvrages d’universitaires, historiens, anthropologues. Berber Government pourtant constitue à nul doute un véritable tournant. Par exemple, vous commencez par démonter les thèses des deux « maîtres à penser » en la matière, Pierre Bourdieu et Ernest Gellner…

Ce sont deux auteurs pour lesquels j’ai du respect. Je ne pouvais pas écrire mon livre sans les citer et, avant de développer mon analyse, il fallait expliquer pourquoi je ne partage pas les leurs. Pour être concis, j’ai rompu avec la thèse de Gellner en proposant une lecture non-segmentariste de l’organisation politique kabyle en insistant sur la présence et l’importance des institutions.

Ce sur quoi j’ai pris mes distances aussi avec Bourdieu, qui, pour des raisons différentes, avait également tendance à ne pas saisir -voire nier- l’importance de ces institutions. En deuxième lieu, j’ai insisté sur l’approche historique pour compléter et, au besoin, corriger les analyses des anthropologues et des sociologues.

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Bourdieu était contre la guerre et avait un message à passer

Les contributions de Pierre Bourdieu sur la Kabylie sont considérées en Algérie et ailleurs comme les fondements des travaux de recherches modernes sur le sujet, et pourtant vous démontrez une presque insoutenable légèreté de Bourdieu dans son analyse, à quel point ses conclusions sont hâtives et ne sont nullement ancrées dans un raisonnement rationnel…

Oui, il a fait des erreurs de taille que j’ai relevées. Il s’agit des premiers écrits de Bourdieu sur la Kabylie dans son Sociologie de l’Algérie et la version anglaise, The Algerians, où il offre sa lecture de l’organisation politique.

J’ai beaucoup de respect pour certains de ses autres écrits, dont Le déracinement et travail et travailleurs en Algérie, et son bel article, « Le sens de l’honneur », que je considère comme une grande contribution à la connaissance de la société kabyle et de la société algérienne en général.

The Algerians était un des premier livres que j’ai lus tout au début de mes recherches sur l’Algérie et j’ai certainement profité de cette lecture, mais en le relisant plus tard à la lumière de mes propres recherches j’ai constaté beaucoup d’affirmations que je ne pouvais pas accepter.

Notons que Bourdieu a fait ses enquêtes sur le terrain en pleine guerre d’Algérie, le pire des moments pour observer la vie politique locale puisque chaque Jema’a était sous le coup de l’armée française ou aux ordres de l’ALN.

Je pense qu’il faut aussi comprendre que, étant contre cette guerre, Bourdieu avait un message à passer et voulait faire vite. Sociologie de l’Algérie est sorti en 1958. Le problème, c’est qu’il n’a pas revu et corrigé sa première lecture.

 
 

Je pense que c’est parce qu’il croyait avoir trouvé, dans son analyse du code d’honneur, la clef de l’organisation kabyle et, optant ainsi pour une analyse essentialiste, ne savait pas concilier l’importance de ce code ni avec l’importance des institutions, sur laquelle Hanoteau et Letourneux et Masqueray avaient raison d’insister, ni avec le fait que les communautés villageoises en Kabylie n’étaient pas toutes fondées sur des rapports de parenté, loin s’en faut, et ce fait lui a échappé.

Ernest Gellner, lui, a tout simplement raisonné par présomption: Que les Kabyles d’Algérie (qu’il ne connaissait pas) devaient avoir une organisation sociale (et politique) similaire à celle des Berbères de l’Atlas marocain (qu’il a longuement étudiés). Pour vous, cela est une erreur colossale.

Oui. Sa thèse de la segmentarité, qui suppose l’absence radicale d’institutions politiques et explique le maintien de l’ordre par le jeu -opposition et équilibre- des segments, qui sont tous des groupes de parenté, et la médiation des saints, ne peut point rendre compte de la vie politique kabyle.

Cependant, on voit dans Saints Of The Atlas, son beau livre sur les Ihansalen du Haut Atlas Central marocain, que Gellner avait déjà l’ambition de généraliser à partir de son analyse du pays Ihansalen, région des pasteurs transhumants, aux autres populations berbérophones.

Il manifeste cela dans la critique qu’il a faite de la thèse de Montagne sur les Chleuh entièrement sédentaires du Haut Atlas Occidental et l’Anti-Atlas, que Gellner n’a jamais étudiés de près non plus. Montagne étant mort depuis longtemps, seul Jacques Berque, fort de sa propre étude Structures sociales du Haut-Atlas, aurait pu contester sérieusement la théorie de Gellner.

En fait, Berque a laissé entendre, dans la deuxième édition de son livre, qu’il ne croyait pas à cette thèse sur la segmentarité mais il n’a pas pris la peine de la contester frontalement. Ceci étant, ayant revendiqué les Chleuhs sédentaires pour son modèle, Gellner a supposé qu’il pouvait faire de même pour les Kabyles, dont l’habitat, la vie économique et le rapport aux villes, pour ne pas parler de l’organisation politique, ne ressemblent en rien à ceux du pays Ihansalen, comme si rien ne compte à part les liens de parenté et la religion.

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Une organisation politique qui tenait en échec les facteurs de division

Pour en arriver au cœur de votre démonstration: La « modernité » du Kabyle pré-colonial. La modernité dans le sens ou l’organisation des relations sociales dans les villages kabyles Igawawen n’était pas fondée primordialement sur les filiations parentales et tribales, loin s’en faut, il s’agissait bien d’un système politique assez complexe!

Tout à fait, sauf qu’à aucun moment je ne lui attribue une quelconque modernité. En fait, je n’ai que faire du couplet société moderne-société traditionnelle, qui appartient, à mon avis, à l’époque coloniale et au discours auto-légitimant des puissances occidentales.

La thèse qu’il n’y avait que la parenté (clans, tribus etc.) et la religion ( ‘ulama,igurramen/imrabdhen, zawāyā) était une manière de dire que les populations en question n’avaient pas de vie politique propre, donc ne savaient pas se gouverner et avaient besoin qu’on les gouverne.

Et voilà la justification du régime colonial en Algérie ou du sultanat au Maroc, de la combinaison des deux sous le Protectorat et de la thèse de Gellner que le Haut Atlas Central au Maroc était régi par une combinaison de sociologie -la structure sociale de type segmentaire- et de Hagiarchie – l’autorité, fondée sur la baraka, des saints de la lignée Ihansalen.

(Sur ce point, le cas kabyle est particulier dans ce sens qu’en leur prêtant une capacité hors commun de se gouverner, le mythe kabyle a soutenu que les Kabyles devaient forcément être soit d’une souche lointaine européenne soit de toute façon pleinement aptes à devenir des Français : leur capacité de se gouverner était elle-aussi mise à contribution pour justifier la présence française).

Ce que j’essaie de démontrer est que, sans pour autant être d’origine européenne ou de faux musulmans enclins à se laisser assimiler par la France, les Kabyles et en premier lieu les Igawawen savaient se gouverner.
 
 

Ils s’étaient dotés d’une organisation politique qui tenait en échec les facteurs de division liés aux clivages entre familles et lignées par le biais d’un code de droit (qānūn) qui se faisait respecter par tout le monde parce qu’édicté par une assemblée représentative dans laquelle tous les groupes étaient impliqués et dont les débats étaient structurés par des alliances politiques (les sfūf) qui transcendaient les liens de parenté.

Masqueray, qui avait compris beaucoup de cela, y voyait non pas la « modernité » mais des parallèles avec la cité antique des Grecs et des Romains. Plutôt d’assimiler le cas kabyle à d’autres histoires, qu’elles soient modernes ou antiques, je me contente d’insister sur le fait qu’il s’est passé quelque chose de remarquable dans le Djurdjura, le développement d’un système politique extraordinaire, comme on n’en trouve nulle part ailleurs en Afrique du Nord, système complexe, certes, mais aussi cohérent et assez stable, dont est née une tradition politique qui n’a pas encore fini de porter ses fruits.

Donc ce que j’attribue aux Kabyles de la période pré-coloniale, c’est surtout une certaine créativité politique, une capacité remarquable de faire face à une situation de crise et trouver des solutions susceptibles de sauvegarder l’intérêt général en innovant dans leur organisation politique.
 
 
Faire l’impasse sur la Régence rend la Kabylie incompréhensible

Cette organisation politique émerge petit à petit principalement -vous le montrez à travers une fascinante, longue et minutieuse analyse de l’origine de la décision « d’officialiser » en quelque sorte l’exhérédation de la femme en Kabylie- des interactions et frottements avec la Régence ottomane.

Oui, c’est cela. Les observateurs français ont eu tendance à se rabattre sur la thèse raciale du « génie berbère » pour expliquer les « républiques » kabyles. En partie parce qu’ils ne voulaient ou ne pouvaient pas tenir compte du rôle de la Régence ottomane, dont il fallait sous-estimer voire nier l’influence dans l’arrière-pays et la dépeindre comme seulement oppressive afin de soutenir la thèse que la France a « libéré » le pays d’une tyrannie.

Discours déjà expérimenté en Égypte par Napoléon et revenu à la mode de nos jours, de manière on ne peut plus grotesque, en Irak, en Libye, etc. Or, faire l’impasse sur le rôle de la Régence, c’est rendre le cas kabyle incompréhensible. J’ai donc essayé de penser et de raconter l’histoire des relations entre le Djurdjura et les Ottomans.

Et je soutiens que, après la fin du « royaume » de Koukou, les tentatives de la Régence de pénétrer la région ont provoqué une résistance qui, chez les Igawawen, a débouché sur des développements dans leur organisation politique. Et, surtout, l’émergence de ce que j’appelle « les systèmes de sfūf  » à la faveur des proclamations de l’exhérédation de la femme, événements -car il n’y avait pas une seule réunion qui a décidé de cela mais au moins trois si ce n’est pas quatre- qu’il convient de repenser complètement et voir sur un tout autre angle.
 
 


Pressés de trouver des indigènes susceptibles de se laisser assimiler et donc de devenir des supports de la présence française, des administrateurs et d’autres mythomanes français ont sauté sur cette histoire de l’exhérédation de la femme comme la preuve que les Kabyles n’étaient pas de vrais musulmans sous prétexte que les Kabyles rejetaient laShari’a.

Ce faisant, ils ont établi une interprétation de la soi-disant exhérédation de la femme qui ne fait pas de sens, puisque la femme kabyle était déjà « exhérédée » et ceci depuis longtemps, tout comme les femmes dans les autres régions de l’Algérie, arabophones comme berbérophones.

Tout cet édifice d’interprétation est donc faux. Ces réunions et ces décisions des Kabyles n’avaient pas pour objectif de priver la femme de ses droits d’héritage mais un tout autre objectif, que j’explique dans mon livre. Et leur conséquence la plus importante était une modification ou développement de l’organisation politique kabyle qui n’a pas eu d’équivalent ailleurs et a duré jusqu’à la conquête en 1857 et, sous d’autres formes, bien au-delà.

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« Les lectures essentialistes expriment l’intérêt de ceux qui les énoncent »

Je mets des guillemets autour de « modernité » précisément pour ne pas tomber dans les clichés, qui sont très enracinés à ce jour, sur le « mythe Kabyle », que vous réussissez très subtilement à éviter. On sent en le chercheur que vous êtes une part indubitable de grande affection et admiration pour le sujet de votre recherche et pourtant comment faites-vous pour ne pas vous laisser happer par la tentation de la lecture essentialiste?

D’abord, parce que je suis sur mes gardes, car les lectures essentialistes, je ne les aime pas. Celles-ci sont toujours réductionnistes, parce qu’elles expriment l’intérêt de ceux qui les énoncent, qui est une volonté de dominer d’une manière ou d’une autre la société ou la population objet de leur regard -qu’elles soient les Kabyles ou les Algériens ou les Arabes ou les Musulmans, etc.- en les réduisant à une essence quelconque.

Ce faisant, une lecture essentialiste inflige des blessures à une société en en faisant un portrait simpliste qui nie sa complexité et donc des éléments de sa vitalité.

En second lieu, parce que j’aime -et j’en suis très conscient- la complexité car celle-ci pose des défis à l’analyste qui s’ambitionne, comme c’est mon cas, d’en rendre compte. Personnellement, je savoure les détails et j’essaie toujours de les comprendre dans mes analyses.

Troisièmement, par principe scientifique, parce que je considère qu’une hypothèse qui rend compte de plus de faits, de plus d’aspects du réel, est évidemment supérieure à celle qui ne rend compte que de ce qu’elle considère, normalement par a priori intéressé et dogmatique, comme « essentiel ». L’hypothèse qui respecte la complexité est plus scientifique que celle qui ne la respecte pas
 
 

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Un chapitre fascinant est comment cette organisation politique de la société kabyle a été influencée si ce n’est produite par l’économie particulière de cette région. Comment expliquez-vous la très forte densité de la population dans la région des Igawawen?

Avouons que cette densité extraordinaire est un peu mystérieuse et qu’il est probable que nous n’en saurons jamais exactement les causes.

Je suggère dans Berber Government que la société kabyle a connu une grande crise à partir du 16e siècle, suite à la prise de Béjaïa par les Espagnols, l’avènement des frères Barberousse et les Ottomans et les guerres qui ont émaillé cette période -entre musulmans et Espagnols, entre la Régence et Koukou, entre la Régence et Qal’a N’Ath Abbas et entre Koukou et Qal’a.
 
 

Je soutiens que tout ce chambardement et l’insécurité générale qui était son corollaire ont provoqué des vagues d’immigration des populations du bas pays cherchant refuge à la montagne, mais apportant avec eux dans pas mal des cas des éléments de la culture urbaine, dont l’artisanat commercial et parfois raffiné.

Ceci a fini par devenir un apport immense à la vie économique de la société montagnarde et a permis une croissance démographique qui est allée de pair avec la croissance économique mais aussi avec un changement très important dans le mode de l’habitat des Kabyles, l’émergence du grand thaddarth des Igawawen, qui n’existait pas avant cette période et qui a amené d’autres changements dans le droit local et l’organisation politique par la suite.

C’est du moins mon opinion. Le manque de documentation, pour ne pas parler de chiffres, pour cette période est à peu près total, mais j’ai mis en rapport des informations qui appuient mon hypothèse.

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Le puzzle du royaume de Koukou

Votre livre relate longuement l’avènement et la disparition du royaume de Koukou, mais vous en faites une lecture totalement nouvelle et originale, pourtant vous partez des sources documentaires et historiques disponibles et connues de tous.

Disponibles, en principe, de tous, sans doute, mais ce n’est pas sûr qu’elles aient été connues de tous. J’ai mis beaucoup de temps à glaner, à droite et à gauche, des informations et des traditions sur Koukou et sur les Ath L-Qadi, puis j’ai mis autant du temps à réfléchir sur ces informations.

Le travail de ce chapitre a été un travail de synthèse, comme avec un puzzle: Le problème était de trouver comment mettre toutes ces informations ensemble pour qu’elles donnent un résultat, un tableau si vous voulez, consistant avec les faits, cohérent et plausible. Là, encore une fois, il s’agissait de faire très attention à l’Histoire et la chronologie en particulier.
 
 

À votre avis, comment cette forme d’organisation politique particulière influence-t-elle le système politique algérien d’aujourd’hui?

C’est un sujet que je ne traite pas dans Berber Government, mais que j’ai abordé provisoirement dans plusieurs de mes écrits déjà sortis, dont le chapitre sur le FLN (« The FLN: French Conceptions, Algerian Realities ») dans The Battlefield.

J’ai soutenu que, pour comprendre le FLN et, partant, l’État-FLN, il faut tenir compte du rôle, dans son organisation politique interne, des traditions spécifiquement algériennes et, en premier lieu, la tradition de lajema’a comme instance à la fois de la décision politique et de la représentation politique de la population concernée, condition de la légitimité des décisions prises.
Cette tradition n’est pas l’apanage exclusif des Kabyles ni des Berbérophones, elle appartient à la plupart des populations des campagnes algériennes, même si nous en rencontrons la variante la plus développée chez les Igawawen du Djurdjura, ce qui facilite l’étude de sa logique et de ses règles tacites.
 
 

Ceci dit, il reste bien des aspects à inclure dans un traitement compréhensif du rôle des traditions politiques algériennes. Ce sujet vaut à lui seul un tout autre livre, sur l’Algérie post-coloniale, que je suis en train d’écrire.

Vous avez écrit et publié ce livre en anglais, y a-t-il un projet de traduction en français ou en arabe pour le rendre plus accessible aux lecteurs algériens?

C’est mon souhait. Je tiens beaucoup à ce que les lecteurs algériens puissent me lire. Jusqu’à présent, il n’y rien de concret mais mon livre est récent et cette possibilité a été évoquée avec une maison d’édition.

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Sur la Libye, argumenter contre l’orthodoxie des puissants

En dehors de l’Algérie vous avez dans les récentes années fait des contributions brillantes sur la descente aux enfers en Libye mais aussi sur la fausse révolution égyptienne, vous avez un style d’écriture très particulier, comment parvenez-vous à écrire de manière à la fois très érudite et très personnelle?

J’ai écrit sur des sujets qui m’interpellent parce que d’importance politique à mes yeux, en particulier sur des questions d’actualité qui font l’objet d’une propagande mensongère et mystificatrice à fond la caisse, comme c’était le cas de l’intervention militaire en Libye en 2011 et du coup militaire en Égypte en 2013.
 
 

Je pense que, pour combattre des thèses mensongères, il faut pouvoir faire la lumière sur une situation, ce qui exige de déployer des arguments qui, tout en contestant l’orthodoxie des puissants et de leurs médias, soient susceptibles de convaincre parce que solidement appuyés par des preuves et ordonnés par un raisonnement cohérent.

Je m’efforce donc de maîtriser au maximum le dossier en question, d’être sûr de mes faits. En même temps, il s’agit des pays ou des questions dans lesquelles je me suis personnellement investi. J’avais vécu au Caire entre 2001 et 2012 et je connaissais un certain nombre des acteurs politiques mais surtout les circonstances particulières de ce qui s’est passé en 2011 et donc le background de ce qui s’est passé en 2013.

Pour la Libye, cette crise a éclaté au moment où je reprenais du service à l’ICG (International Crisis Group) et c’était à moi, en tant que directeur du projet Afrique du Nord, de proposer la ligne politique du Groupe sur cette affaire.

J’ai soutenu auprès de mes collègues que l’ICG ne devait pas cautionner une intervention militaire mais appeler, arguments à l’appui, à un cessez-le-feu et des négociations, ce que l’ICG a fait très publiquement avant même le vote au Conseil de Sécurité qui a donné l’autorisation recherchée par les va-t-en-guerre.
 
 

Cette prise de position s’est avérée la position de l’Union Africaine aussi. J’avais été très engagé dans les débats autour de cette affaire, ce qui a fait que, quand j’en suis venu à écrire mon article dans la London Review Of Books, c’était en partie un témoignage personnel que j’y livrais.

Vous venez de publier en Algérie, aux éditions Barzakh, un recueil de textes de réflexion sur la Kabylie et la crise institutionnelle en Algérie de manière plus large, cela veut-il dire que les lecteurs algériens vont pouvoir désormais lire vos contributions passées et futures directement sans devoir attendre de passer par des éditeurs occidentaux?

Je suis très reconnaissant à Sofiane Hadjadj et Selma Hellal d’avoir bien voulu publier un recueil de mes écrits. J’ai toujours espéré pouvoir m’adresser à des lecteurs algériens et, grâce aux Éditions Barzakh, j’ai enfin commencé. Bien sûr, je souhaite continuer dans ce sens.

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* « Berber Government. The Kabyle Polity In Pre-Colonial Algeria ». I.B. Tauris. London, New York: 2014.

 
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Damien Boilley/Flickr
 

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