L’identité souvent occultée des Amazighs

Soumis par Anonyme le sam, 2015-05-02 09:15

         

Il aura fallu bien des combats, bien des luttes et des souffrances, pour qu’enfin les Berbères sortent de leur léthargie et décident de se montrer aux yeux du monde. Rarement un peuple ancien est resté presque inconnu, rarement un peuple qui a sacralisé la liberté s’est autant accroché à ses valeurs durant des siècles.

Lorsque le régime du dictateur libyen, Mouammar Kadhafi, vacille et finit par tomber, le drapeau berbère flotte à Tripoli, c’est une énorme surprise pour beaucoup d’observateurs internationaux qui ignoraient superbement l’existence des Berbères libyens, massacrés durant des années. Ce drapeau avait déjà flotté, des années auparavant, en Algérie, au Maroc, aux îles Canaries ou encore dans les vastes territoires que peuplent les Touaregs, ces hommes bleus qui n’ont jamais oublié qu’ils sont des Imazighens, des hommes libres. Oui, les Berbères se désignent plutôt par ce nom venu des âges les plus reculés, Imazighens. Le présent article se veut un survol de l’identité berbère ; ce survol s’appuie sur le vécu d’une région de la Berbérie, la Kabylie, qui a beaucoup lutté pour la reconnaissance de cette identité.

Un roi cité dans la Bible

Il y a trois mille ans avant Jésus, les Imazighens côtoyaient les royaumes égyptiens. Ainsi après sa victoire sur le pharaon Psousennis II, vers l’an 959 avant J.C, le Berbère Sheshnaq épouse la fille du roi vaincu et s’installe sur le trône d’Egypte en fondant la XXIIème dynastie des

Pharaons. Le Pharaon berbère poursuit son avancée vers le Moyen-Orient ; il arrive jusqu’à Jérusalem qu’il pille. Cet événement est mentionné dans l’Ancien Testament (1).  

Plus tard, un autre roi berbère

Massinissa, va marquer l’Histoire. Il réussit à réunir toute la Numidie et parvient à un état de civilisation important. Massensen, son nom en langue amazighe, arrive à mettre en valeur un territoire immense et exporter ainsi du blé et des céréales en direction de Rome et de la

Grèce. Le roi amazigh s’approprie également les attributs modernes de la souveraineté comme la frappe de la monnaie et le développement de la circulation monétaire ; toujours sous son règne, les échanges entre les villes et les campagnes connaissent un essor remarquable. La célèbre phrase : « l’Afrique aux Africains » a d’abord été prononcée par le roi Massinissa. Les Berbères utilisent le mot « Taferka » pour signifier la terre, « Aferkiw » étant celui qui est propriétaire de cette terre.

Lorsque la phrase de Massinissa a été traduite en latin, elle a donné le mot « Africa » pour désigner la terre du côté du versant sud de la Méditerranée (2). C’est bien plus tard, que les Européens vont utiliser le mot « Afrique » pour parler de tout le continent africain. Régnant de

l’an 203 à 148 avant J.C, Massinissa est resté dans la mémoire collective. D’autres rois berbères vont lui succéder. Le règne des dynasties numides s’achève avec le roi Ptolémée de Maurétanie, fils de Juba II,  qui est assassiné par l’empereur Caligula en l’an 40. Le pays des Berbères sera alors, en partie, occupé, tour à tour, par les Romains, les vandales, les Byzantins, les Arabes, les Turcs et enfin les Français. Auparavant, les Berbères fondèrent de nombreuses dynasties berbères sous l’égide de l’Islam. C’est le cas, entre autres, de la dynastie des Fatimides, des Almoravides ou encore des Almohades .

Amorcée par les Kabyles Kotamas qui s’imposent en Afrique du nord centrale dès 922 avant de fonder le Caire en 969, la dynastie fatimide dure près de deux siècles. En Egypte, les Fatimides construisent la célèbre mosquée d’El Azhar et étendent leurs conquêtes jusqu’au Syrie ; ils

s’établissent même à Malte et en Sicile. Contrairement aux autres dynasties musulmanes, les Fatimides se basèrent pour recruter les éléments de leur administration sur des critères principalement de compétence, faisant fi ainsi de l’appartenance tribale ou ethnique ou

parfois même religieuse dans la mesure où de hautes fonctions furent occupées par des Juifs ou des chrétiens. (3)

Des confédérations autonomes

Les dynasties berbères musulmanes s’effondrent à la fin du XVème siècle et au début du XVIème siècle. A cette époque, une grande partie de la Kabylie fonctionne pendant un moment en confédérations autonomes. Les villages se rassemblent ici et là, les tribus établissent des règles

qu’elles respectent ; tout le monde participe à la gestion de la cité, nul dirigeant, ni roi n’est là pour imposer sa loi. Cependant deux royaumes vont s’y constituer : le royaume des At Abbas s’est formé à la suite de la prise de Vgayet (Bougie ) par les Espagnols en 1510. A la

chute du royaume berbère hafside, les Kabyles prennent une nouvelle capitale, à l’intérieur du pays, la qalâa des At Abbas. Cette cité est une ancienne place fortifiée de l’époque des At Hammad et le royaume de Koukou, en Haute Kabylie, dans la région de Ain El Hammam. Ahmed At

Lqadi, le fondateur du royaume de Koukou a été roi d’Alger de 1520 à 1527. Le règne des Français en Algérie commence au début du mois de juillet 1830. Le nom d’Algérie est donné le 14 octobre 1839 aux possessions françaises dans le Nord de l’Afrique. « Algérie » vient du mot

« dzair », le nom de la ville d’Alger en arabe algérien, qui est lui-même issu de « dziri » lequel dérive du fondateur de la ville, le Berbère Bologhine At Ziri. (4)

Le 1er février 1844, la France crée les bureaux arabes pour établir des contacts avec les indigènes. Le 11 décembre 1848, la Constitution de 1848 proclame l’Algérie partie intégrante du territoire français : Bône, Oran et Alger deviennent les préfectures de trois départements français. Lorsque l’émir Abdelkader se soumet à la France en 1847, une grande partie de la Kabylie résiste encore aux Français.

En 1865, Napoléon III fait part de son intention de traiter l’Algérie en « royaume arabe ». La démarche de Napoléon III va laisser des traces dans les esprits. La France colonialiste va ainsi tenter d’arabiser les Berbères, de les diluer dans un vaste royaume chimérique. Cette idée de royaume arabe générera, bien des dizaines d’années plus tard, le fameux « monde arabe » qui n’est, dans la vie réelle, qu’une construction intellectuelle et imaginaire.

L’errance d’un grand poète, l’errance de tout un peuple

Cependant l’Algérie de la colonisation est traversée, au même moment, par plusieurs courants de pensée, les uns et les autres, cherchant, au mieux, à « domestiquer » la société autochtone. A côté de l’arabe classique, de l’arabe algérien, on s’intéresse aussi, fait nouveau, à la

langue kabyle. C’est en 1891 que le Brevet de langue kabyle est créé à Alger. Un lettré kabyle d’importance, Said Boulifa, a suivi ce cours ; c’est lui qui a pu sauvegarder des pans entiers de la mémoire berbère. Contemporain du plus grand poète d’Afrique du nord, Si Mohand Ou Mhand, (mort le 28 décembre 1905), Said Boulifa arrive à collecter une partie des mots forts et souvent désespérés de l’aède kabyle. Si Mohand Ou Mhand a vécu cette période tumultueuse liée à l’arrivée violente des Français en Kabylie. Sa vie, son œuvre, son destin ont été complètement chamboulés par l’intrusion de cette terrible guerre. Si Mohand naît vers 1840 à Icheraiwen, un village de Haute-Kabylie, situé près de l’emplacement actuel de la ville de Larba Nat Iraten (Fort National). Il assiste à l’arrivée du général Randon en Kabylie et à la destruction de son village. Après l’insurrection de 1871 à laquelle sa famille participe, les At Hamadouche, parents de Si Mhand sont ruinés. Son père, Mohand Ameziane est exécuté, son oncle Arezki est déporté en Nouvelle Calédonie, son frère Said s’enfuit en Tunisie tandis que les autres membres de la famille se réfugient dans les autres villages de la région de Tizi Rached. Complètement déraciné, Si Mohand commence une interminable errance. A pied, il sillonne une grande partie de l’Afrique du nord et déclame ses poèmes. Dans l’un de ses plus émouvants poèmes, il affirme : « l’exil m’est prédestiné. » Il devient ainsi, sans aucun calcul,  comme l’écrit Hamza Zirem (5). « Le chantre désespéré des valeurs bousculées par l’ordre colonial. »  Si Mohand Ou Mhand boit, aime, se drogue, erre d’un coin à un autre, sans oublier certainement

cette image de son père fusillé devant ses yeux par l’armée française.

Plus tard les poèmes de Si Mohand sont publiés, sous différents recueils, par Si Amar Ou Said Boulifa en 1904, Mouloud Feraoun en 1960 ou encore Mouloud Mammeri en 1969.

Lorsqu’il rend visite au Cheikh Mohand Oulhocine (1836-1901), un sage et un homme du verbe, le poète reste muet. Par respect pour le Cheikh, Si Mohand avait laissé sa pipe dehors. L’entourage du Cheikh finit par lui ramener sa pipe qu’il n’hésite pas à remplir de kif. Si Mohand récite alors un poème. Le Cheikh lui dit de le répéter. « Je ne répète jamais mes vers », répond le poète. Ce qui énerve un peu le Cheikh qui lui souhaite de mourir loin de sa terre natale. « Si Dieu veut, mais ce sera à Asseqif N Tmana », affirme Si Mohand Ou Mhand. Effectivement Si Mohand Ou Mhand est enterré à Asseqif N Tmana, loin de son village mais toujours dans cette Kabylie qu’il avait dans le sang. L’œuvre poétique de Si Mohand marque profondément la Kabylie ; elle influence et continue à inspirer de nombreux autres poètes aux quatre coins de Tamurt, le pays, la terre natale et la patrie.  

A vrai dire, l’âme kabyle à se réfugie souvent dans la poésie pour sauvegarder sa combativité et sa résistance face à toutes les injustices du monde. On peut même affirmer que la poésie est indissociable de la vie berbère. « Il était pareil à une feuille que le vent emporte et qui ne pourrait se fixer nulle part ailleurs que sur la branche d’où elle a été détachée », disait de lui l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun.

De son côté, Cheikh Mohand Oulhocine a joué un rôle important dans l’affirmation de la pensée kabyle de son époque ; il avait surtout insisté sur la primauté des valeurs traditionnelles sur le dogme religieux.  

La lutte pour l’indépendance

L’idée de l’indépendance algérienne voit le jour à Paris au début des années 1920. Ce sont les ouvriers d’Afrique du nord de Paris qui, au contact avec les syndicats et les communistes, vont créer l’étoile nord-africaine, première structure partisane qui imagine l’indépendance

de L’Afrique du nord . La grande majorité de ces militants sont des Kabyles. Parmi les créateurs de l’étoile nord-africaine, bien avant l’arrivée de Messali El Hadj, il y avait Akli Banoune, né en Kabylie maritime, en 1889 ; arrivé en France en 1916, il participe à Paris, à la réunion du 16 mai 1926 qui décide de la création de l’Etoile nord-africaine. Devenu marchand de légumes avec sa compagne française, il met son local, à la disposition de l’Etoile. Akli Banoune consacre sa vie pour l’organisation ; ainsi le 18 octobre 1934, il loue à ses frais un car pour transporter les militants à une réunion.  

Jean El Mouhoub Amrouche est encore méconnu aujourd’hui. Et pourtant, il est à bien des égards, l’un des pionniers du réveil identitaire berbère.

Jean Amrouche naît le 7 février 1906, à Ighil Ali, en Kabylie. Son père, né en 1880, entre à l’âge de 5ans, à l’école des Pères Blancs ; sa mère, Fadhma, voit le jour à Tizi Hibel, en 1882, et n’est pas reconnue par son père. On la confie à l’école des Soeurs Blanches des Ouadias, puis à

l’orphelinat de Taddart Oufella. Plus tard, elle travaille à l’hôpital de Ain El Hammam où elle rencontre Belqacem Amrouche qui l’épouse le 24 août 1899. Fadhma a écrit un livre qui a ému de nombreux lecteurs, de plusieurs générations, « Histoire de ma vie ». La famille des Amrouche

part en Tunisie en 1910 où Belqacem est employé des chemins de fer.

Marie-Louise Taos, cette grande dame de la culture kabyle, la sœur de Jean, naît le 4 mars 1913. Quand éclate la première guerre mondiale, les Amrouche reviennent à Ighil Ali où Jean est scolarisé dans son village natal. En 1915, Jean Amrouche entre au collège Alaoui à Tunis ; de 1921 à 1924, il est à l’Ecole normale de Tunis où son intelligence est fortement remarquée. De 1925 à 1928, il est à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud. En octobre 1928, il est nommé professeur de lettres au collège de Sousse en Tunisie. En 1934, il publie son premier livre, un recueil de poésie intitulé « Cendres » aux éditions Mirages. De 1934 à 1937, Jean Amrouche enseigne à Annaba, dans l’est algérien. En 1937, il fait sortir son deuxième recueil de poésie, intitulé, « Etoile secrète ». En exergue du livre, Jean Amrouche cite le poète italien Giuseppe

Ungaretti qui deviendra son ami et qui dit « Je cherche un pays innocent ». C’est déjà tout un programme. En octobre 1937, Jean Amrouche est nommé au lycée Carnot de Tunis.

L’écrivain Albert Memmi est alors l’un de ses élèves. Dans son roman, « La Statue de sel », Albert Memmi rend hommage à Jean Amrouche : « C’était pour ses collègues, un impardonnable scandale spirituel de voir ce métèque mieux manier le français que les ayant-droits ». En 1939, Jean Amrouche publie « Chants berbères de Kabylie », un recueil extraordinaire, un livre qui arrive à transmettre l’âme et les aspirations kabyles. «  En traduisant les chants berbères de Kabylie, Amrouche révéla au public français les richesses originales de son peuple et donnait à ses poètes un rang dans la poésie universelle », écrit Jacqueline Arnaud. En 1943, Jean Amrouche commence une carrière à la radio à Alger. Au mois de novembre de la même année, il est reçu à déjeuner par le général de Gaule. L’année d’après, il y fonde la revue l’Arche. C’est dans cette publication qu’il fait paraître l’Eternel Jugurtha en 1946. C’est l’un des premiers écrits personnifiant la résistance berbère et appelant à la réhabilitation de cette identité millénaire de l’Afrique du nord.

La liquidation des berbéristes

La guerre de libération algérienne a également servi de cadre pour la liquidation de certains berbéristes. C’est le cas de Benaï Ouali assassiné par ses frères de lutte d’une rafale dans le dos à sortie de son village natal vers la mi-février 1957 (6).

Benaï Ouali voit le jour à Djemâa n Saharidj, dans le arch (la tribu) des At Fraoussen vers 1920. On l’appelait Si Ouali n Senior ; son père était un cultivateur. C’est tout jeune qu’il adhère aux idées nationalistes et au Parti du peuple algérien (PPA) au début des années 1940. Il devient

vite l’un des responsables de la Haute-Kabylie de ce mouvement. En 1944, il fait partie d’une organisation de choc qui a pour mission de défendre les responsables du parti. Au même moment, il est désigné par la direction du parti comme agent de liaison pour les organisations

universitaires d’Alger. C’est ainsi qu’il entre en contact avec les étudiants et les lycéens de Ben Aknoun d’origine kabyle tels Omar Oussediq, Ali Laïmèche, Amar Ould Hamouda, Hocine Ait Ahmed, Said Aich, Sadeq Hadjeres, Mohand Idir Ait Amrane, Mbarek Ait Menguellat. Ce sont

ces jeunes intellectuels qui vont déclencher les foudres de la direction du PPA : c’est la crise anti-berbériste de 1949. Benaï Ouali devient le guide et le conseiller politique de ces jeunes.

« Ekker a mmis umazigh », (Lève fils d’Amazigh), l’hymne berbère, est écrit en janvier 1945, par ce groupe d’intellectuels. Faisant partie de ce groupe, Amar Ould Hamouda, cousin du colonel Amirouche, est originaire du village de Tassaft Ouguemoun. Il voit le jour en 1923. Après des études à Boufarik, Miliana et Ben Aknoun, il fait l’Ecole normale de Bouzaréah. Amar Ould Hamouda est militant du PPA dès 1942. Ce qui l’amène à devenir responsable de l’Organisation spéciale (OS) pour la Kabylie.

Au printemps 1949, il est arrêté dans un tramway à Alger. Même s’il est torturé à la prison de Blida, il n’avoue pas son appartenance à l’OS. Cela n’empêche pas la direction du parti de l’exclure pour ses postions berbéristes avant sa sortie de prison. A sa sortie de prison, il trouve

un emploi de voyageur de commerce. Après le déclenchement de la guerre de libération, il est taxé de messaliste. Amar Ould Hamouda est assassiné par l’ALN (Armée de libération nationale) au village d’At Waâban, dans la commune d’Aqvil, après un procès douteux tenu par les

responsables du FLN de Kabylie. La tombe d’Amar Ould Hamouda n’a jamais été retrouvée.

L’indépendance qui n’apporte pas la liberté

Lorsque le 19 mars 1962, les accords d’Evian sont signés par Krim Belqacem, du côté algérien, le cessez-le-feu permet à la Kabylie de respirer un peu. La région a énormément souffert de la guerre qui a duré près de 8 ans.

La Kabylie s’est engagée corps et âme dans ce combat libérateur. Du début jusqu’à la fin. Mais l’indépendance du pays ne va pas forcément apporter la liberté. Les Kabyles s’en rendent compte dès les premiers mois de l’été 1962. Le conflit meurtrier entre l’armée de l’intérieur et

celle de l’extérieur, mieux armée, fait des ravages. Le clan d’Oujda, soutenu militairement par l’Egypte, finit par s’imposer et porte à la tête de l’état Ahmed Ben Bella. L’armée de l’extérieur rentre à Alger le 3 septembre 1962.

« Nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes », ne cesse de proclamer, dès le 5 octobre 1962, à la télévision, Ahmed Ben Bella ce président proche des services égyptiens dont les parents viennent pourtant du Maroc.

C’est dans un climat de troubles et d’errances que le FFS est créé le 29 septembre 1963. Hocine Ait Ahmed et ses partisans prennent le maquis et espèrent réhabiliter la démocratie et le choix populaire. Mais Ben Bella envoie son armée en Kabylie qui massacre et tue à outrance. Au bout d’incroyables violences, l’armée de Ben Bella et de Boumediene tue près de 400 militants du FFS. Au mois d’avril 1964, l’armée mène une campagne de terreur contre la population en Kabylie : des centaines de citoyens soupçonnés de sympathie envers le FFS sont arrêtés et terriblement torturés. Hocine Ait Ahmed est arrêté le 17 octobre 1964 ; condamné à mort, il s’évade de prison en 1966. La révolte armée en Kabylie est ainsi vaincue mais dans les esprits la guerre fratricide restera pendant longtemps. La Kabylie ne cessera jamais de se rebeller contre le pouvoir central d’Alger.

Entre-temps, le parti unique du FLN squatte la scène politique même si les décisions les plus importantes ne sont prises que par le président Houari Boumediene. Les références à la culture berbère font peur ; la cantatrice kabyle Taos Amrouche est empêchée de chanter durant le festival panafricain, tenu à Alger, en 1969.

En 1966, à Paris, une association berbère, Agraw Imazighen (l’Académie berbère) est créée  ; elle tente de reprendre les quêtes identitaires de quelques militants du PPA-MTLD des années 1940, victimes de la crise anti-berbériste de l’époque. L’action de cette association

s’avérera fort utile ; elle participe à l’éveil des consciences nord-africaines en publiant une revue intitulée Agraw Imazighen. C’est elle qui sera également à l’origine de l’actuel drapeau berbère. De retour en Algérie en 1974, après un long exil ( il n’avait pas vu son

pays natal depuis 1958), le philosophe et humaniste, Mohamed Arkoun est effaré par ce qu’il voit. A l’adresse de son ami, le père Maurice Borrmans, il écrit : « (…) La Kabylie est absolument sans avenir : même les « soldats du Christ », en principe attachés aux minorités, aux

faibles, aux opprimés, l’ont abandonnée et s’emploient à racheter leurs erreurs d’antan par une allégeance ostentatoire à l’arabisme ». (7)

Au même moment, la chanson contestataire kabyle continue d’éveiller les consciences ; le club de football de la JSK porte très haut les couleurs de la Kabylie et de sa culture. A chacune des sorties de ces footballeurs talentueux, les supporteurs crient des slogans hostiles au

pouvoir. « Anwi wigi ? d Imazighen » (Qui sont ceux la ? Ce sont les Imazighen), est à chaque match scandé par des dizaines de milliers de personnes sur les gradins des stades d’Alger et de la Kabylie. Durant la finale de la coupe d’Algérie de l’année 1977, au stade du 5 juillet,

une foule immense crie sa haine du système et de son président Houari Boumediene.

La politique d’arabisation

Comme son prédécesseur Ahmed Ben Bella, le colonel Houari Boumediene insiste sur l’arabisation de l’école et des institutions. Derrière le désir de retrouver une langue dont une partie des Algériens souhaite le renforcement, il y a, de toute évidence, la volonté d’effacer la langue

berbère. « Si nous sommes arabes pourquoi nous arabiser ? Si nous ne sommes pas arabes pourquoi nous arabiser ?  », se demandait l’écrivain berbère Kateb Yacine. L’auteur du fabuleux roman, « Nedjma », ajoutait : « L’Algérie est un pays subjugué par le mythe de la nation arabe, car

c’est au nom de l’arabisation que l’on réprime le tamazight. En Algérie, comme dans le monde entier, on croit que l’arabe est la langue des Algériens. »

Kateb Yacine ne se gênait pas pour s’opposer aux thèses du régime : « Aujourd’hui, par les armes, nous avons mis fin au mythe ravageur de l’Algérie française, mais pour tomber sous le pouvoir d’un mythe encore plus ravageur : celui de l’Algérie arabo-musulmane, par la grâce de dirigeants incultes. L’Algérie française a duré cent trente ans. L’arabo-islamisme dure depuis treize siècles ! L’aliénation la plus profonde, ce n’est plus de se croire français, mais de se croire arabe. Or il n’y a pas de race arabe, ni de nation arabe. Il y a une langue sacrée, la langue du Coran dont les dirigeants se servent pour masquer au peuple sa propre identité ! », disait-il.

C’est dans cette ambiance de peurs et de marginalisation de la culture berbère que des jeunes Kabyles décident de s’organiser, y compris à Alger, une capitale complètement verrouillée par la junte militaire du colonel Houari Boumediene. Avec un immense courage, ils confectionnent des revues, « Itij » (le soleil), « Taftilt » (La bougie) qui participent au réveil identitaire berbère.  

Le combat qui ne se termine jamais

C’est de l’université de Tizi Ouzou, inaugurée en 1977 que viendra la première grande manifestation contre le pouvoir algérien au printemps de l’année 1980. Invité par les étudiants pour parler de son livre, « Poèmes kabyles anciens », l’écrivain Mouloud Mammeri est empêché par les

autorités d’accéder à l’université le 11 mars 1980.  C’est ce qui déclenche un mouvement de contestation sans précédent. D’abord à l’université de Tizi Ouzou, puis dans toute la Kabylie et à Alger. La riposte musclée du pouvoir ne tarde pas. Mais pour une fois, pour la toute première fois, le système du parti unique est montré du doigt par de larges fractions de la population. La presse écrite algérienne, la radio et la télévision n’arrêtent pas de stigmatiser la Kabylie ; les intellectuels du pouvoir prennent leur plume pour insulter la Kabylie.

Pourtant la Kabylie vient d’ouvrir, de manière héroïque, la voie de la lutte démocratique en Algérie.

Le 18 avril 2001, le jeune Massinissa Guermah est assassiné dans les locaux de la gendarmerie des At  Douala, à vingt kilomètres de la ville de Tizi Ouzou. Le lendemain, 10000 personnes défilent à Tizi Ouzou. Deux jours après, l’arrestation de deux collégiens par les gendarmes d’Amizour, dans la région de Vgayet, déclenche des émeutes. Ces événements coïncident avec la commémoration en Kabylie du « Printemps berbère », du 20 avril 1980. Du 25 au 29 avril 2001, des affrontements ont lieu entre la population et la gendarmerie dans toute la Kabylie. La population demande plus de justice sociale et moins de harcèlement de la part des forces de sécurité et veut que la langue berbère devienne une langue nationale et officielle *8. Ces affrontements se poursuivent jusqu’à la fin de l’année 2003 et se soldent par la mort de 126 personnes et des milliers de blessés. Suite à cette tragédie, les autorités algériennes reconnaissent le statut de langue nationale à la langue berbère. Dans le désir d’éviter les violences algériennes, le roi du Maroc, Mohamed VI, modifie la constitution du pays et fait de la langue amazighe une langue officielle. C’est la première fois que cette langue ancienne mais toujours vivante est ainsi reconnue comme elle se doit. Mais l’identité berbère a encore du chemin à faire pour être réhabilitée totalement ; pour les Berbères, le combat semble ne jamais se terminer.

Youcef Zirem

Notes :

1

:La Bible, au Premier livre des rois, situe cet épisode sous le règne de Roboam, fils de Salomon : « La cinquième année du roi Roboam, le roi d’Egypte, Sheshonq, marcha contre Jérusalem. Il se fit livrer les trésors du Temple de Yahvé et ceux du palais royal, absolument tout, jusqu’à tous les boucliers d’or qu’avait faits Salomon »1R14 25.

2 : Histoire de la Kabylie de Youcef Zirem, éditions Yoran Embanner, 2013

3 : Histoire des Berbères, Ibn Khaldoun, imprimerie du gouvernement, Alger, 1852

4 : Histoire de la Kabylie de Youcef Zirem, éditions Yoran Embanner, 2013                            

5 : « La Forza delle parole » de Hamza Zirem (paru aux éditions Aracne, à Rome en 2010)

6 : La crise berbère de 1949, de Abdennour Ali Yahia, éditions Barzakh et BRTV, 2014

7 : « Les Vies de Mohamed Arkoun » de Sylvie Arkoun, éditions PUF, 2014

8 :  Algérie, la Guerre des ombres, de Youcef Zirem, éditions le Grip-Complexe, Bruxelles, 2002

Youcef Zirem est écrivain et journaliste, il est l’auteur, entre autres, de « Algérie, la Guerre des ombres », ( éditions le Grip-Complexe, 2002), de « L’homme qui n’avait rien compris » ( éditions Michalon, 2013) ou encore « Histoire de la Kabylie » ( éditions Yoran Embanner, 2013)

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